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"Homme libre, toujours tu chériras la mer !"
"La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent."
"La sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit."
"Il est des moments où les rêves les plus fous semblent réalisables à condition d'oser les tenter."
"Le voyage est une suite de disparitions irréparables."
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
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"Nous trouverons un chemin... ou nous en créerons un."
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"Il y a trois sortes d'hommes : les Vivants, les Morts, et ceux qui vont sur la Mer."

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 Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]

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MessageSujet: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Lun 30 Mai 2011, 01:12

Balsa ouvrit une paupière, puis l’autre. A peine éveillée, elle sentait le monde qui l’entourait : la caresse du vent frais, l’herbe chatouillant ses pieds, la douceur du fond de l’air… Ses yeux tournés vers le ciel observaient le mouvement des nuages filant vers le nord. A l’ouest, le soleil se levait, répandant sa lumière. C’étaient ses rayons qui, glissant entre les montagnes, avaient réveillée la chimère en se posant sur ses paupières. Elle s’assit et observa les alentours. Depuis qu’elle et Kaleya avaient quitté Reilor, elles dormaient presque chaque soir dans un endroit différent. Et comme elles ne s’arrêtaient qu’après la tombée de la nuit, c’était chaque matin la surprise quant au paysage qui se révélerait sous leurs yeux.

Ce matin là, plus d’une lune après leur départ, le décor était bien différent de la plage d’où elles étaient parties, et plus différent encore de Reilor… La chimère aimait bien plus la nature sauvage qui se révéla à ses yeux que les cachettes qu’elle habitait en ville. Elle savoura la beauté du paysage accidenté qui se déployait devant elle. La brume était encore accrochée à la vallée qui s’ouvrait entre des sommets sombres. Balsa et Kaleya avaient établit leur camp après avoir franchit un col la veille. De l’autre côté de la vallée, les montagnes s’écartaient autour d’un autre col, plus haut, éclairé par le soleil qui se levait derrière les voyageuses. Plein ouest donc, le chemin semblait tout tracé.

Mais pas question de partir pour le moment, dès qu’elles descendraient dans la vallée, le brouillard les ferait se perdre. Elles avaient sans doute un moment avant de pouvoir se mettre en marche. Toujours assise, Balsa réalisa qu’elle avait un peu froid. L’été n’était pas tout à fait là et avec l’altitude qu’elles avaient prise ces derniers jours, la température baissait de plus en plus. Il fallait espérer qu’après le prochain col franchit, elles redescendraient un peu… En attendant, la chimère déplia la longue veste pourpre dont elle se servait d’oreiller et la passa. Enfin elle se leva, frottant ses yeux dont les pupilles s’adaptaient à la luminosité. Elle fit un tour sur elle-même, vérifiant qui rien n’avait disparut dans la nuit. Elle s’arrêta sur Kaleya, encore endormit, de l’autre côté de ce qui avait fait un feu la veille.

Comme elles étaient convaincues de ne plus être suivies depuis leur passage au lac, elles avaient perdu l’habitude de se réveiller mutuellement le matin. Elles avaient prit d’autres habitudes cependant, celles des voyageurs... Balsa prit le sac qu’elle avait volé et en retira l’amulette pour la glisser dans l’une de ses poches intérieures. La bague quant à elle, pendait à une chaine qu’elle portait autour du cou. Le simple fait d’y penser poussa la chimère à saisir l’anneau entre ses doigts, se rassurant de sa présence. Elle ne le cachait pas à Kaleya. En fait, elle le lui avait montré très vite, le second soir de leur voyage. Elle en revint ensuite à l’essentiel, sortant du sac son couteau et une gourde dut elle but une gorgée.

Une fois sa soif étanchée, elle posa l’eau à côté de son amie et partie faire un tour pour ramasser quelques brindilles. Bien sur, elle restait silencieuse et discrète, espérant et surtout ne voulant pas laisser échapper l’occasion d’attraper une proie. Car s’il y avait bien une sensation à laquelle elles n’avaient pas échappé, c’était la faim. Elles savaient chasser, certes, mais cela demandait du temps et de l’énergie. Les deux étaient des ressources rares, qu’il fallait savoir économiser. Alors elles se contentaient de rares repas et surtout ne perdaient pas une occasion de trouver de la nourriture. Et au fur et à mesure qu’elles avaient quitté la civilisation, cela s’avérait de plus en plus difficile. Avec les hommes alentours, elles pouvaient profiter du fruit de leur travail en toute impunité. Dans la nature, la chasse n’était pas toujours couronnée de succès et les proies rarement satisfaisant. Avec un sourire Balsa se rappela leur premier repas partagé… Elles ne l’avaient pas volé celui-là, enfin pas tout à fait.

~ooo~

Deux jours après leur départ, elles avaient atteint les alentours d’un petit village dont le nom leur était resté totalement inconnu. Elles étaient à la lisière de la forêt, observant les cultures et les maisons non loin de là.
- Aaah, faut y aller, j’ai vraiment faim !
- Faudrait en profiter pour voler de quoi se soigner aussi.
Elles regardèrent avec un air affligé leurs blessures respectives. Elles étaient quand même dans un sal état. Et leur fuite précipitée altérait fortement leur convalescence.

- Mais on va se faire voir… on débarque en plein jour en plus.
- Ah !
Kaleya pointait son bras le doigt tendu en direction vu village.
- Quoi ?
- Tu vois pas ? Derrière les céréales, l’arbre.
- Ah !
- T’as vu !
- Pas mal du tout ! Je me demande quand c’est la dernière fois que j’ai mangé des cerises d’ailleurs…
- Je me demande surtout qu’est-ce qu’on fait encore là !

Leur crainte s’était dissipée, anéantie par la faim qui les faisait saliver d’avance. Elles approchèrent du village en se cachant dans la mesure du possible. Mais au milieu du champ qu’elle durent traverser, deux silhouettes visiblement pressées attiraient l’attention. Il y eut sans doute un paysan ou deux qui les vit. Mais elles étaient guidées par leur estomac, gargouillant à la simple pensée de se remplir. Le cerisier que Kaleya avait repéré se trouvait dans un grand jardin bien entretenu. Elles sautèrent la petite barrière qui servait bien plus de décoration que de remparts et se trouvèrent bientôt au pied de l’arbre, tendant déjà leurs mains vers les petits fruits rouges. Elles mangèrent ainsi frénétiquement pendant ce qui leur parut un instant mais dura en fait de longues minutes. Leurs estomacs en étaient presque à déborder quand une voix grave et ferme leur hurla de « sortir de son champ », une fourche dans la main, brandit vers le ciel. Il ne représentait bien aucune menace, mais d’instinct elles prirent la fuite, courant jusqu’au sous-bois d’où elles venaient. Elles y parvinrent, essoufflées.

- Bwaaaah…. Mal au ventre maintenant… c’est malin ça…
- N’aurais pas du courir…

Elles retrouvèrent leur souffle et quand leur regard se croisa, elles étaient face à face recroquevillée, les mains sur les genoux, et elles éclatèrent de rire. Il n’y avait franchement pas de quoi se plaindre ! Elles avaient mangé, enfin, et leur moral s’en trouvait réconforté. En plus si les gardes interrogeaient les gens de ce village, leur réponse quant à la direction qu’elles avaient prise était prévisible. Elles choisirent donc un cap inattendu de la part des gardes et reprirent leur marche, n’osant pour l’instant pas perdre une occasion d’avancer.


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Celui qui ne peut se concentrer sur ce qu'il doit faire n'a pas le droit de parler de ses rêves.


Dernière édition par Balsa le Mer 21 Sep 2011, 16:53, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Mer 01 Juin 2011, 18:57

Spoiler:
 


Kaleya flottait à cette frontière impalpable qui sépare les rêves de la réalité, dans cet état étrange où les pensées ne sont pas encore entravées par la conscience et volent librement d'une sensation à l'autre, d'un illogisme à une idée passagère... Tout était dans l'éphémère, et quoi de mieux que l'éphémère pour caractériser une vie ? Après tout, la vie, c'était un peu comme cette lumière qui ondoyait entre ses paupières, blanche, éclatante... Tellement plus pure que celle que l'on trouvait dans les villes. Pourquoi les gens vivaient-ils en ville, d'ailleurs ? Ne suffisait-il pas de s'accrocher à un de ces grains de poussières qui voletaient dans l'éclat des rayons du soleil... ? Peut-être qu'il n'y aurait pas à se lever, le matin, juste se laisser porter dans cette délicieuse rêverie. Peut-être que là-haut, le temps n'était pas le même... Aaah non ne pense pas au temps, n'y pense pas, il va t'attraper, il va t'emporter, il va te dévorer...

Eh voilà ! le temps s'était abattu sur son esprit, et celui-ci avait beau battre des ailes de toutes ses forces, il se rapprochait du réveil à une vitesse folle. Déjà, la dureté du sol se rappelait gentiment à son dos, la fraîcheur de l'air à son visage, et l'imminence du départ à sa mémoire. Et soudain, le crash : ses paupières s'ouvrirent, la lumière s'enfonça dans ses yeux pour balayer les dernières brumes du sommeil... chose à quoi elle échoua de façon magistrale puisque la jeune femme eut un vague gémissement de protestation devant l'agression lumineuse avant de se retourner d'un geste décidée dans sa couverture.

Bien déterminée à se rendormir, Kaleya fermait à nouveau les yeux lorsqu’elle se rendit compte que quelque chose manquait... Balsa... Elle n’était plus là. Elle l’avait laissée dormir. Un profond soupir dans la gorge, elle se força à se lever pour considérer ce qui l’entourait. Elle passa une main fatiguée dans la masse ébouriffée de ses cheveux et eut un petit sourire admiratif devant le paysage qui s’offrait à son regard ensommeillé. La vive lumière matinale lui donnait l’illusion d’une brume éclatante sublimant couleurs et formes, les mêlants en un tableau vibrant de vie. Rien que pour ce genre de paysage, le voyage en valait la peine. Pour ça, mais également pour cette liberté qu’elle avait le sentiment de redécouvrir, une liberté qui pour la première fois n’était pas solitaire. Elle n’aurait su dire pourquoi elle supportait si bien la présence de la chimère. L’impression qu’elles appartenaient à la même famille, peut-être ? Ou cette étrange compréhension qui les liait l’une à l’autre ? Difficile à dire.
Elle haussa les épaules : les raisons de leur amitié importaient peu, finalement.

Elle reporta donc son attention sur quelque chose de bien plus concret, à savoir se sortir de la douce torpeur dans laquelle ses pensées s’engluaient. Il fallait faire... quoi, au juste ? Chasser ? Non, elle s’éloignerait trop et elles pourraient se chercher longtemps encore avec Balsa. Si elle avait fouillé davantage, elle aurait peut-être découvert un soupçon de paresse féline que jamais elle n’aurait admis. C’était évident, mieux valait attendre, se disait-elle. Elle se rassit donc doucement à côté des restes de leur feu de camp et se laissa aller au plaisir simple de la contemplation. Bien souvent, lors de leurs longues marches à travers les paysages extraordinaires de Lan Rei, elles pouvaient demeurer silencieuses pendant des heures. Pas parce qu’elles n’avaient rien à se dire, non, simplement parce qu’elles ne ressentaient pas le besoin de parler. Les mots n’ont pas toujours leur place dans une nature aussi sauvage. Et souvent, elles souhaitaient simplement ne pas attirer l’attention.
Alors, abandonnées à la monotonie de leur avancée, vaguement conscientes de la présence de l’autre, elles ne se lassaient pas d’observer le paysage et de laisser cavaler leurs pensées sur des chemins connus d’elles seules.

Mais parfois, à l’opposé, leurs conversations résonnaient dans les vallées, infatigables. Dans ces moments là, la diversité des sujets abordés en l’espace de relativement peu de temps était impressionnante. Elles passaient de l’un à l’autre sans le moindre mal, avec une telle facilité que n’importe qui aurait été perdu en les entendant. Comment ne pas être surpris devant la facilité avec laquelle elles passaient du sérieux au rire ? Un sourire vint éclairer le regard de la jeune femme alors qu’un souvenir tout à fait représentatif de l’étrangeté de leurs disccsutions remontait doucement à la surface de sa mémoire.

***

« Tu es en train de me dire que tu as... prêté serment ?
- Oui.
- Et que tu as accepté de te mettre au service d’un être humain ? »

Une ironie insouciante transparaît dans la voix de la neko mais elle parvient à conserver un visage neutre.

« Pas n’importe quel humain ! oppose Balsa. Je t’ai dit qu’il a une vraie puissance !
- Il reste pourtant humain.
- Je ne sais pas à quel point il l’est encore... »

Devant la gravité de sa voix, Kaleya retrouve très vite son sérieux. Elle fronce légèrement les sourcils et demande soudain :

« Il t’as donc proposé de t’apprendre à contrôler ton don... et à quelle condition ? »

Un silence. La jeune femme a appris à connaître sa compagne de voyage, mais ce n’est pas courant de la voir aussi peu à l’aise.

« Je dois lui rendre quelques services. S’il m’appelle à un endroit, je dois y aller.
- Et si tu ne peux pas y aller ?
- Je dois y aller quand même.
- Donc s’il te demandait de retourner à Reilor maintenant, tu serais obligée d’y aller ? »
- Oui, apparemment, répond la chimère.
- D’accord. Eh bien espérons que ça ne te fera pas le coup quand on sera arrivé à la frontière ! » s’exclame-t-elle en riant.

Elle s’efforce de ne pas laisser apparaître son scepticisme. Elle n’a pas à juger les choix de son amie. Pour dire vrai, elle comprend même les raisons qui l’ont poussée à accepter cet engagement. Mais... quelque chose la dérange, un mauvais pressentiment. Elle hausse les épaules et presque malgré elle, murmura :

« Et quels services attend-il de toi ?
- L’accompagner, régler des problèmes pour lui... des choses dans ce genre-là.
- Eh bien, tu n’as plus l’occasion de t’ennuyer.
- C’est sûr. »

Elle rit. Elle n’aurait jamais accepté pour sa part, mais en revanche, elle accepte le choix de la chimère. En espérant que celui-ci ne la mène pas sur des chemins trop sombres.

Elles marchent encore durant de longues minutes sans mot dire. Un vent froid et salin leur parvient depuis l’océan, portant avec lui le grondement sourd des vagues qui viennent finir leur vie contre la grève. Mais Kaleya a le sentiment que rien ne peut égaler les grognements puissants émis par son ventre. Cela fait plusieurs jours qu’elles ont pris la décision de rejoindre la frontière et elles n’ont pas mangé à leur faim depuis. Et la route se fait de plus en plus torturée, plus impraticable. Tôt ou tard, il leur faudra s’enfoncer dans les terres pour s’assurer une avancée régulière. Mais pour le moment, elle ne pense pas à tout ça, non, elle n’arrive simplement pas à se détacher de la faim qui lui ronge le ventre. Pour se distraire, elle lâche soudain :

« Tu as déjà joué au jeu du " Je vois " ?
- Euh... le jeu du " Jevoa " ?
- Non, du " Je vois ". Tu décrits rapidement quelque chose que tu vois autour de toi et l’autre doit deviner.
- D’accord mais... Bon, j’essaie. Alors je vois quelque chose de vert, de grand et...
- Un arbre !
- Oui, c’est ça. En même temps il n’y a rien d’autre d’intéressant, autour ! Mais bon, à toi !
- Je vois... euh... »

Elle éclate d’un rire enfantin et légèrement gêné :

« En fait c’est pas génial comme jeu. Désolée. J’en avais pourtant gardé un bon souvenir, de quand j’étais gamine.
- Et tu ressemblais à quoi quand t’étais gamine ?
- À un petit chat sauvage qui s’amusait à courir sur les toits. Et toi ?
- Moi... »


***

Elles avaient parlé longtemps encore, mais Kaleya ne se souvenait plus exactement de tout ce qu’elles avaient pu raconter. Du moins pas dans l’ordre.

Alors qu'elle cherchait à se souvenir exactement de la séquence de leur conversation, le bruit des pas de Balsa lui parvint. Elle se leva, s'étira et alla à sa rencontre.

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Dernière édition par Kaleya Lhil le Dim 12 Juin 2011, 15:56, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Lun 06 Juin 2011, 01:12

Sortant de ses rêveries, la chimère se concentra sur la tache qu’elle s’était octroyée. Elle cassa quelques branches sèches sur les pins se mourant, puis arracha l’écorce de quelques bouleaux. Elle chercha ensuite des herbes et mousses à peu près sèches. Elle avançait avec les bras déjà bien chargés et dut poser son fardeau le temps de recueillir ce qui servirait à faire naître le feu. Les arbres, la forêt et l’ensemble de la nature offraient aux voyageuses toutes les ressources dont elles avaient besoin. Balsa l’avait comprit bien longtemps auparavant et elle aimait cette idée. Elle organisa son chargement : un fagot de branches sous le bras droit, le maximum des brindilles dans ses poches et une grosse poignée d’écorce dans sa main libre. Sans hésiter quant à la direction, elle prit le chemin du retour au campement.

Ses yeux couraient toujours sur le sol, à la recherche de pistes. Elle trouva bientôt quelques excréments fumant qui n’y étaient pas à l’aller. Elle approcha et examina cet indice de la présence d’un animal. Il s’agissait d’un petit herbivore, cervidé probablement. En se concentrant il lui sembla en reconnaître l’odeur. Elle regarda autour d’elle, inspectant à présent les rochers, les troncs couchés sur le sol et ceux tenant encore debout. A plusieurs endroits, de la mousse fraiche venait d’être arrachée et le bois affichait quelques cicatrices à hauteur de son épaule. L’animal, ou plutôt les animaux vu le spectacle qu’elle découvrait, venaient de passer par ici. Un moment l’idée de bondir à leur poursuite saisit l’esprit de Balsa. Cependant elle se ravisa car elle avait bien peu de chances de les avoir seule. Et Kaleya s’inquiéterait surement de ne pas la voir pendant peut-être des heures…

Elle reprit la direction du camp en accélérant le pas. Elle y fut en quelques minutes et put admirer son amie en train de paresser sous les rayons du soleil levant, lionne satisfaite de cet instant suspendu entre le sommeil et le réel réveil. Sur le trajet, elle avait cherché le meilleur moyen de convaincre la neko de se lancer dans une partie de chasse de bon matin. Kaleya était bien plus douée que Balsa dans ce domaine. Elle s’apprêta à parler mais se ravisa. Etaient-elles réellement à la minute près ?... D’un pas calmé, elle n’osa pas encore briser le silence. Elle posa le nécessaire pour le feu et attrapa la gourde avant de s’asseoir sur sa couche, tournée vers cet ouest qui se profilait derrière un océan brumeux.

Elle avait envie d’exprimer quelque chose sur cette beauté qu’elle admirait, sur ce gout du voyage qu’elle avait ou sur son bonheur à pouvoir partager tout cela avec Kaleya… Seulement aucun mot ne se posait sur ses sentiments qui se perdaient dans le vent qui bruissait dans la forêt. Les oiseaux, matinaux par excellences, chantaient déjà un peu partout. Balsa but un peu d’eau et s’étira, sentant la fatigue couler sur elle. Il était encore bien tôt, puisque le soleil se levait juste et qu’approchait le solstice d’été.

~ooo~

La pluie s’abattait en lourdes cordes d’eau sur les Monts d’El. L’orage avait débuté en fin d’après-midi et les voyageuses avaient trouvé refuge dans un temple en ruine. Trempées jusqu’aux os, elles s’étaient assises sous ce qu’il restait du toit de l’édifice. Epaule contre épaule, elles tentaient de se réchauffer mais le froid les faisait toujours frissonner. Pour passer le temps et ne pas succomber à un sommeil glacial, elles discutaient de tout de rien. Luttant contre leur nature silencieuse, elles abordaient des sujets au hasard. Après un instant muet, Balsa lança :
- Ce Unded dont tu me parlais, il est comment ?
- Euh…
- Je veux dire, physiquement.
- Il a une cicatrice sur le visage, les cheveux noirs et les yeux… clairs je crois. Pourquoi ?
- Je connaissais un lycan… je me demandais si ça aurait pu être lui, vu qu’il se donnait plusieurs noms… Mais non, rien à voir.
- C’était qui ce lycan ?
- Haaaa…

Balsa passa la main dans ses cheveux, se demandant comment raconter cette histoire à Kaleya. Si elle racontait les faits tels quels, la neko ne l’aurait surement pas cru. Elle était bien différente à l’époque… Les doigts de la chimère s’emmêlaient dans ses longs cheveux noirs. Elle afficha l’air d’avoir eu une idée et plongea les mains dans le sac qu’elle avait posé devant elle. Elle en sortit une paire de ciseaux, trouvaille de la journée. Elle se leva, détacha ses cheveux et les peigna au mieux.
- J’ai un service à te demander.
- Quoi ?
- Tu peux me couper les cheveux ?
La neko attendait une réponse à sa question d’avant, mais par pudeur elle n’insista pas. Elle accepta de jouer à l’apprentie coiffeuse et s’en sortit très bien. En échange de quoi Balsa lui proposa de lui rendre le même service, un sourire amusé sur les lèvres. Ainsi elle ne retrouvait à tailler les mèches rebelles de son amie.

- Tu sais, quand je vivais avec Akin, tout était facile. Je n’avais pas d’ennemi, on vivait tranquillement, pas très loin d’ici d’ailleurs…
- Vous viviez de quoi ?
- De la nature principalement, mais quelques fois dans l’année, Akin exécutait un contrat pour un noble et avec l’argent on achetait ce qu’on ne pouvait pas fabriquer… Un jour, j’ai demandé à travailler moi aussi, pour payer ma part.
Balsa considéra qu’elle avait donné suffisamment de coups de ciseaux dans la chevelure de la neko et elle lui demanda si ça lui allait.
- Oui merci… et alors ce contrat ?
- Akin a finit par me laisser faire. Je devais trouver un jeune lycan qui avait tué beaucoup de gens. Je l’ai trouvé oui… mais rapidement je n’avais plus du tout envie de le tuer. Je suis tombée amoureuse…
- Et ?... il est devenu quoi ?
- Je l’ai laissé fuir loin de ce pays où il était recherché. Akin ne m’en a pas voulu, en fait, je crois qu’il s’y attendait… peut-être même il l’a fait exprès. Bref, j’aurais bien aimé revoir un jour ce lycan…

Elles se rassirent l’une contre l’autre, Balsa vérifiant instinctivement si elle avait toujours son anneau au doigt. La pluie ne cessa qu’au milieu de la nuit, bien des heures après ces confessions. Heures pendant lesquelles à aucun moment le temple ne put retrouvé son silence habituel.

~ooo~


Aujourd’hui il faisait beau. Le ciel dégagé et l’atmosphère plutôt sèche promettaient que lorsque la brume se dissiperait, il ferait clair, peut-être même doux. En attendant, il serait agréable d’avoir un feu à côté. Le mieux serait un repas bien sur… La chimère commença à préparer le foyer.
- Tu as faim ?


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Dim 12 Juin 2011, 16:08

Spoiler:
 

Faim... ? Ah oui, tiens, maintenant que Balsa le lui rappelait, Kaleya prenait conscience de la douleur sourde qui hantait son ventre : leur dernier vrai repas remontait à plus de trois jours. Mais par fierté, elle haussa négligemment les épaules et répondit :

« Un peu, oui. Mais je peux survivre. »

Elle observa son amie préparer le feu sans esquisser un geste pour l’aider. Le léger engourdissement qui courait dans ses veines était curieusement agréable et elle ne faisait rien pour s’en débarrasser. Tôt ou tard, elle devrait forcer son corps à se réveiller mais pour le moment, autant profiter de cette douce sérénité. Paisiblement, elle se rassit à côté du feu, remontant ses genoux contre sa poitrine pour se protéger du froid. Sans mot dire, elle observait les gestes précis de la chimère, et leur régularité la berçait au point qu’elle sentit bientôt ses paupières papillonner. Elle secoua la tête pour empêcher les brumes du sommeil de revenir. En désespoir de cause, elle se redressa et esquissa quelques pas autour de leur campement improvisé.

Elle réalisa soudain à quel point l’entrée en matière de Balsa avait été abrupte. La faim était-elle donc devenue si omniprésente à son esprit ? Si elle y réfléchissait bien, oui, c’était une question qui les taraudait bien trop souvent. Et même si dans l’immédiat elle ne se sentait aucun courage, remédier aux grognements qui résonnaient dans leurs ventres n’étaient peut-être pas une si mauvaise idée.

« Il faut que je fasse quelque chose... murmura-t-elle d’un ton amusé. Sinon je vais finir par me rendormir. »

Balsa tourna vers elle un regard intéressé qui confirma à la neko qu’elle ne lui avait pas posé cette question par hasard. Kaleya eut un imperceptible soupir en songeant à la chasse qui les attendait immanquablement. Si elle avait pu être certaine que leurs efforts porteraient leurs fruits, peut-être aurait-elle été plus motivée, mais ça n’avait pas toujours été le cas par le passé...


***

Immobile, Kaleya attend. Depuis bien trop longtemps à son goût. Elle n’a jamais été très patiente, elle ne supporte pas de ne rien faire. Quoiqu’après la folle poursuite à travers les bois, elle doit admettre que cette petite pause n’est pas désagréable. La proie qu’elles ont repérée ne leur a pas fait de cadeau, loin de là. Cela doit bien faire plusieurs heures qu’elles la traquent et la lassitude commence sérieusement à se faire ressentir. Mais on n’abandonne pas la chasse après s’être donné tant de peine, non... surtout pas quand ça devient presque une affaire personnelle. Les défier toutes deux aussi impunément, ça n’aurait pas dû être permis.

Mais qu’importe à présent. Leur acharnement a réussi à épuiser le daim. Il ne fuit plus, il se cache. Et c’est pourquoi Kaleya ne bouge plus, pourquoi elle attend et pourquoi elle écoute avec une telle intensité. Elle ne sait pas où est passée Balsa, elles se sont séparées il y a un moment pour mieux piéger leur proie. Mais celle-ci joue avec elles, elle ne se montre pas.

Lasse d’attendre en vain, Kaleya esquisse quelques pas qui bruissent à peine sur la mousse qui couvre le sol. Elle sait qu’il n’est pas loin, peut-être même l’observe-t-il... Elle en vient à attribuer sentiments et méchanceté volontaire à l’animal, et dans un coin de son esprit, elle est vaguement persuadée qu’il fait exprès de les épuiser, qu’il s’amuse de leur faim et de leur fatigue.

Elle ferme les yeux, soupire doucement et essaie de balayer ces idées incongrues. Manger un repas solide est devenu une réelle nécessité. Elles se remettent à peine de leurs blessures et s’affaiblissent peu à peu à cause du manque de nourriture.

Et soudain, un grand craquement. Kaleya sursaute, tourne vivement son regard d’un côté et de l’autre, s’attendant à ce que l’animal jaillisse des fourrées. Mais la voix qui retentit provient de derrière elle.

« Kal’ ! Attrape-le ! »

La neko fait maladroitement volte-face, juste le temps de voir une ombre passer à côté d’elle. Avec un rugissement rageur, d’une impulsion phénoménale, elle bondit et s’écrase sur le dos de l’animal. Elle s’accroche tant bien que mal de sa main gauche tandis qu’elle frappe de la main droite. La lame s’enfonce jusqu’à la garde, le sang jaillit, le daim se cambre et Kaleya lâche prise. À présent que leur proie est affaiblie, il n’y a plus qu’à l’achever... la bataille est terminée. À peine se fait-elle cette réflexion qu’un sifflement à peine perceptible lui parvient et une flèche atteint l’animal de plein fouet. Surprise, la jeune femme se tourne vers Balsa qui arrive seulement derrière elle mais ce n’est pas elle qui a tiré, et d’ailleurs comment l’aurait-elle pu sans arc ? Mais alors...? Une deuxième flèche file, passe à quelques centimètres de son visage pour définitivement achever la pauvre bête.

« Mais qu’est-ce que... ?
- On s’est trop approché du village, lui lance précipitamment Balsa. Viens !
- Mais c’était notre...
- Viens ! » répète la chimère, sourcils froncés.

Et pour cause, des exclamations furieuses retentissent, et les traits suivants leur semblent cette fois-ci destinés. Abasourdie, Kaleya se met à courir. Les flèches les poursuivent, impitoyables, et ce n’est qu’après de longues minutes qu’elle peuvent s’arrêter.

« Ils nous ont fauché notre proie ! crache la neko, offusquée.
- Ils considèrent sûrement que c’est leur territoire de chasse. »

Kaleya soupire. Les quelques villages qu’elles ont déjà croisés sur leur route ont rarement été accueillants et celui-ci semble être exactement comme les autres. Aussi loin de la ville, les gens sont bien moins tolérants de la différence et terriblement méfiants. Elles ont vite appris à ne même plus s’y arrêter, histoire de s’épargner les regards noirs des villageois.

« J’ai faim...
- Moi aussi.
- Décidément, les daims, ça attire toujours des emmerdes... murmure-t-elle en riant.
- Ah bon ?
- Oui... une fois, sur Rosyel, le daim que j’étais supposé tuer s’est mis à me parler. C’était assez... étrange. Après, on a couru à travers la forêt et... enfin c’est une longue histoire.
- Raconte toujours, au point où on en est.
- C’est vrai... eh bien je dois t’avouer que je n’ai jamais été vraiment certaine de la réalité de cette histoire mais...»


***

Cette discussion avait au moins eu le mérite de les distraire un instant. En racontant son aventure, Kaleya s’était rendue compte à quel point celle-ci semblait improbable. Mais après tout, toute sa vie lui paraissait parfois comme improbable, alors un détail de plus ou de moins... Mais ce n’était pas le moment de divaguer, pas encore une fois.

« On approche de la frontière... déclara-t-elle simplement. On ne sait pas ce qui nous attend là-bas, mais on aura besoin de toutes nos forces je pense. »

Balsa acquiesça pensivement, attendant visiblement que la neko exprime le fond de sa pensée. Kaleya eut un petit sourire avant de lâcher :

« Il faudrait peut-être penser à chasser. »

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Ven 17 Juin 2011, 02:50

Tout était en place : les herbes sèches formaient un petit tas sous les brindilles que Balsa avait disposées en chapiteau et à côté les branches n’attendaient que les premières flammes pour être posées dessus. Gardant le silence jusque là, la chimère sourit aux derniers mots de Kaleya. Elle tourna son visage vers son amie, un sourire non dissimulé sur les lèvres.
- J’ai vu les traces d’un groupe de chevreuil… ou des animaux du genre. On y va ?

D’un commun accord, elles partirent donc jusqu’à l’endroit où Balsa avait repérés les indices de passage du gibier. Prenant uniquement ce dont elles auraient besoin, elles laissèrent le gros de leurs affaires sur place. Dans ces contrées sauvages, la crainte d’être volées était un souvenir flou. La civilisation loin en arrière, les voleurs et les bandits auraient été bien peu avisés de venir accomplir leurs méfaits si loin des populations.

Elles furent rapidement sur place et la neko inspecta à son tour les traces animales. Elle en vit même d’avantage que Balsa et détermina en quelques instants la direction qu’elles auraient à suivre. Les chasseuses se lancèrent sur la piste fraiche, Kaleya quelques foulées en avant. Une sensation enivrante saisit la chimère, l’adrénaline lui chauffait le sang et affutait ses sens.


~ooo~

- Bon… et maintenant ?
Kaleya inspectait le sol. Mais sur la roche de cette montagne, les sabots n’imprimaient pas de marques visibles. Elles examinaient les plantes environnantes, espérant trouver une branche juste cassé, une écorce abimée ou une feuille grignotée. Elles se regardèrent soudainement quand le bruit d’une voix lointaine leur parvint. Parfaitement silencieuses et immobiles, elles tendirent l’oreille avec attention. Une nouvelle fois la voix fit vibrer leurs tympans.
- C’est pas un sanglier ça…

La curiosité avait tiqué chez Balsa et Kaleya la suivit. Elles cherchèrent ensemble celui qui avait crié. En approchant, elles avaient distinguées deux autres voix. L’une n’était que pleurs et jérémiades, d’un timbre enfantin. Celui qui avait crié parlait le plus fort, donnant des ordres avec fermeté. La voix tremblante d’un vieillard lui répondait.
- Prenez tout ce que j’ai, je vous le donne ! Ne faites pas de mal à la petite !
- Tch ! Te fous pas de ma gueule vieux machin : trois sou et une pièce d’argent ?
- C’est tout ce que nous avons !
- Rhaa, et dire que ça devait rapporter ce boulot… tellement décevant.
- Qu’est-ce qu’on fait ?

Kaleya et Balsa était à présent suffisamment proches pour voir qu’un quatrième individu se trouvait là. Aux côtés de son complice, celui qui rackettait le vieillard, il semblait bien moins bavard. Mais son armure et sa lance imposaient tout autant le respect que son camarade et sa lame dansant devant le visage de sa victime. Collée dans les bras du vieux à genoux le regard enfoui dans sa veste, la petite pleurait à chaudes larmes, tremblant de tout son être.
- On lui éclate le crâne : avec de la chance, ce con a une dent en or.
- Non !
- Papi, non !
- Laissez-la partir, je vous en prie !
- Pour qu’elle aille baver cette histoire dans l'oreille d'un garde ou d'un chevalier ?! Ha ! Ha! Fais-moi rire, paysan !... Mais si tu nous la laisse, toi, tu peux partir librement.
- Monstre !... Je préfère mourir.
- Je vais t’arranger ça !

Dans l’ombre de la végétation, arrivées face au vent, les chasseuses observaient de loin le manège des humains. Elles ne pouvaient pas parler et durent s’accorder du regard pour décider d’aller porter secours aux victimes. Balsa doutait qu’elles aient eues les mêmes raisons pour cela, mais elles se lancèrent ensemble à l’attaque des brigands.

La neko surgit, lames en avant, pour parer le coup qui s’abattait sur le vieil homme. Balsa se ruait de son côté face au lancier. Le combat s’engagea au plus mal, car leurs adversaires s’avéraient être des guerriers aguerri et maitrisaient parfaitement la situation. L’épéiste, à défaut de frapper souvent, esquivait avec une vitesse et des réflexes surprenants. La neko suivait avec difficultés et le sang coula de petites éraflures des deux côtés.

La chimère avait choisit d’affronter le lancier, car ayant pratiqué cet art elle-même, elle connaissait bien les mouvements dangereux et savait les éviter. Et puis, face à une armure de métal, elle se réjouissant d’avance de la facilité qu’il y aurait à l’électrocuter… Du moins elle le pensait au départ. Mais après quelques attaques avortées elle en vint à la terrible conclusion que l’homme en face d’elle laisserait toujours entre eux la distance de sa longue lance. Il pratiquaient la même discipline mais le niveau de l'humain était bien plus élevé.

- Alors les mignonnes, d’où vous venez comme ça ? Tout ça c’est très sympa, mais vous avez aucune chance… Oula !
Il esquiva au dernier moment la frappe rapide de Kaleya.
- Fais pas trop le malin, Glen ! Elles sont pas mauvaises.
Chacun regardait l'autre en chien de faïence, jaugeant les capacité de l'adversaire, calculant les prochains coups.
- Ha ! Ha ! Faites moi rire : à mains nues et avec deux couteaux pour enfant ?

Balsa et son adversaire se fixaient sans ciller. Elle cherchait la faille sans la trouver. Lui réfléchissait ardemment, tentant sans doute de comprendre pour quelle raison la créature devant lui avait parut si confiante en attaquant. Un mauvais pressentiment sur son visage, il cria à l’autre :
- Ferme-là un peu, finissons-en, maintenant !
- Kal, on échange !

Une goutte de sueur coula du front de l’homme qui regarda la chimère bondir vers son camarade. Il se mit à sa poursuite dès que ses muscles furent libérés de leur surprise pétrifiante. Quand Balsa passa à côté de la neko, celle-ci se glissa sur le côté de son poursuivant et tenta de se faufiler jusqu’à lui. Elle tomba face à la lance mais semblait attendre ce mouvement et eu un petit sourire en reculant. Son entrainement face à Balsa lui permettrait de voir les mouvements de l'autre. Et sa vitesse et son agilité lui permettrait au moins de garder ses distances.

De son côté, Balsa bondissait sur celui qui parlait décidément beaucoup trop à son gout. Il évitait toujours de justesse la panthère qui semblait vouloir planter ses griffes dans sa chair. Après quelques assauts contre lui, il décida de frapper à son tour. La chimère esquiva une fois, deux fois… et se laissa atteindre à la troisième. Alors, tandis que la lame glissait sur son épaule gauche, elle jetait sa main droite sur le bras du guerrier. Au contact, les corps furent parcourut d’un courant particulièrement violent.

Le cri de douleur qu’arracha la victime de Balsa détourna l’attention du lancier. Une fraction de seconde, pas plus. Mais c’est tout ce qu’il fallut à Kaleya pour porter une attaque fatale. Elle bondit au-delà de la lame de la lance, passant la limite que le guerrier avait fixée entre eux. La neko planta ses couteaux dans l’espace entre le casque et l’armure de l’homme, atteignant sa jugulaire.
- Papi ?...
- Ma chérie…. Oh dieux, grands messagers du Vent, merci… nous sommes sauvés.

La voix du vieillard tremblait tout autant que son corps encore parcouru par une peur bleue. Il serra fort la petite dans ses bras et se redressa doucement pour se tourner vers Balsa et Kaleya.
- Merci milles fois, demoiselles. Nous vous devons la vie : prenez notre argent, prenez tout ! Et je vous en prie laissez-moi vous inviter à souper. Ma sœur habite à quelques pas, venez avec nous !... Je m’appelle Juientus Trachet et voici Emina. Emi, dis merci toi aussi.
Essuyant ses dernières larmes, la fillette, qui devait avoir six ou sept ans, répondit :
- Merci…

Il insista tant, leur promettant des merveilles de la cuisine de sa sœur, Amathe Trachet, qu’elles acceptèrent de le suivre. Une fois les corps dépouillés de leurs richesse, Balsa hésita un instant et prit avec elle la lance de celui qu'elle n'avait pas pu vaincre. C’est ainsi que les voyageuses avaient trouvé le confort d’une maison pour la soirée et la nuit. De ce qu’il advint ce soir là, Balsa garderait un sentiment partagé. La discrétion de ces gens l’avait frappé. Sans jamais en faire mention, ils avaient saisis que les deux jeunes femmes n’étaient pas humaines.

Emina les avait même appelées les « tigrées ». De suite grondée par la vieille femme, elle s’excusa. Mais en réalité Balsa et Kaleya étaient plutôt amusées de ce surnom. Juientus se tourna vers elles.
- Vous savez, après avoir vécu 70 ans sur ces terres- Amathe l’interrompit :
- 80 plutôt oui !
- Déjà ?... Oui bon, après 80 ans sur ces terres, je peux vous dire que j’en ai vu des gens étranges au premier abord. Et malgré leurs différences, ils sont tout aussi humains que nous… Et ils sont bons pour la plupart, comme les humains sont bons dans leur grande majorité.
- Rien ne vous dis que nous sommes de bonnes personnes.

Balsa avait jeté un froid à ce moment-là… La conversation se fit plus rare et plus formelle. Les vieux ne cessaient de remercier Balsa et Kaleya et les amies en retour félicitaient pour le repas et remerciaient de l’accueil. Quand ils eurent finit de manger, Amathe proposa avec une fermeté certaine de panser les plaies des voyageuses. Elles refusèrent mais acceptèrent le pot d'onguent qu'elle leur offrit. Juientus montra ensuite à ses invitées la pièce où elles pourraient dormir : un coin de grange libre qui donnait sur l’extérieur.
- Comme ça, vous pourrez partir tôt et sans passer par la maison si vous le désirez.

La chimère avait l’impression qu’il comprenait leur situation. Il avait suffisamment d’expérience pour savoir que les deux créatures ne se rendaient pas à l’ouest par hasard. Mais il avait assez de pudeur pour ne pas demander et ne portait aucun jugement. Il leur souhaita bonne chance pour la suite et les laissa tranquille. Comme il l’avait imaginé, elles reprirent la route au premier rayon de soleil.


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Dim 26 Juin 2011, 15:10

Spoiler:
 


Lorsqu’elles se mirent en route, Kaleya qui s'était pourtant crue très attachée à sa paresse du jour ressentait déjà l'euphorie sauvage qui précédait la chasse. À l’instant où elles dénichèrent la piste à suivre, les derniers barrières de son esprit cédèrent : un sourire se dessina sur ses lèvres et une énergie brûlante commença à circuler dans ses veines. Devenue prédateur, incapable d’attendre plus longtemps, la neko s’élança sur les traces de l’animal. Cette fois-ci, elle n’avait plus aucun doute : elles n’échoueraient pas.

Elles trouvèrent rapidement leur rythme de course et Kaleya se laissa aller à une grisante sensation de vitesse et de puissance. Le paysage défilait, dévoilant à chaque pas la silhouette d’un arbre solitaire contre le ciel, des rochers grouillants d’une vie invisible, le maigre éclat d’un ruisseau luttant contre l’immensité des montagnes... Et elles courraient, traversaient plateaux et bois, inlassables. Peu à peu, le soleil réchauffait l’air, dissipait la brume, comme s’il désirait entraver leur avancée par sa chaleur, protéger de ces créatures étrangères l’animal qui avait le malheur d’être leur proie. Mais les deux femmes savaient qu’elles approchaient de leur but, que leur course ne serait pas vaine, et avaient décidé à l’instant même de leur départ qu’elles ne s’arrêteraient pas avant d’avoir atteint leur objectif. Les seules pauses qu’elles s’accordaient ne duraient que le temps de retrouver leur chemin. Parfois, la trace se perdait sur le sol de pierre et elles étaient en effet obligées d’effectuer une nouvelle recherche dans les environs pour la retrouver.

Les arbres d’une petite forêt avaient jeté leur ombre sur les deux chasseuses lorsqu’elles ralentirent. Il s’agissait à présent de ne pas faire de bruit et de s’abattre sur leur proie sans que celle-ci n'ait le temps de réagir. Leurs pas devinrent plus souples, plus aériens sur la mousse qui couvrait le sol accidenté. Elles ne se regardèrent même pas, elles n’en avaient pas besoin. Elles savaient toutes deux ce qu’elles avaient à faire.

Un bref instant, Kaleya se souvint des paroles désespérées qu’elle avait prononcé pour sauver sa vie face à une chimère assoiffée de sang, la nuit de sa rencontre avec Balsa : « Nous sommes de la même meute. » Il lui semblait que cette expression concordait parfaitement à leur relation. Quoiqu’elle aurait peut-être pu ajouter un terme plus humain, celui de famille. L'entente qui les unissait s'approchait en effet davantage de liens fraternels que simplement amicales. Mais... elle eut une légère grimace lorsque vint se superposer à toutes ces pensées inutiles le souvenir de l’un des seuls réels désaccords qu’elles avaient eu, quelques semaines auparavant.

***

La journée avait été longue, épuisante. Ni l’une ni l’autre n’était de très bonne humeur : la faim et la fatigue ont toujours eu une capacité irritative surprenante d’efficacité. La nuit tombait, il était temps de monter le campement et de dormir, à défaut de manger, mais le courage manquait. Alors sans même y réfléchir, elles marchaient, encore et encore, usant les dernières miettes d’énergie et de patience en réserve. Kaleya prenait peu à peu conscience du sentiment désagréable qui s’accrochait à son esprit, similaire à une démangeaison particulièrement tenace qu’on ne parvient à ignorer qu’un certain temps et dont on ne peut plus détacher ses pensées par la suite. Cette fois-ci ne fit pas exception à la règle : un agacement croissant venait peu à peu assombrir toutes ses réflexions.

« ‘faut qu’on s’arrête... lâcha-t-elle soudain, incapable de tenir plus longtemps.
- Oui... » répondit distraitement Balsa.

Kaleya soupira, s’efforça de repousser la colère sourde qu’elle ressentait soudainement contre tout et tout le monde, en vain. Une petite partie d’elle-même savait qu’il n’y avait pas de raison à son emportement mais elle n’était pas assez forte pour lutter contre son état croissant d'énervement général. Elle se figea d’un coup et répéta un peu plus fort :

« Il faut qu’on s’arrête ! »

Balsa tourna vers elle un regard légèrement interrogateur, surprise par le soudain éclat de la neko.

« Euh oui... répéta-t-elle. Mais... ici ?
- Oui. »

La chimère désigna d’un geste vague la route, pour finalement pointer le doigt vers les champs qui bordaient le chemin.

« Mais il vaudrait mieux ne pas rester sur le passage, non ? »

Kaleya lui lança un regard lourd de ressentiment : elle ne pouvait même pas protester, son amie avait raison.

« Moui, ben allons-y vite alors ! »

Elle ignora l’expression légèrement moqueuse de son amie et se remit en marche d’un pas vif. Après quelques minutes, une fois qu’elle estima qu’elles s’étaient suffisamment éloignées de la route, la neko s’immobilisa une nouvelle fois et sans attendre l’assentiment de Balsa, entreprit d’installer sa couverture sur le sol. Elle savait qu’il ne restait absolument rien à manger, pas même la moindre miette et qu’il ne leur restait plus qu’à dormir. Probablement consciente de l’extrême mauvaise humeur de la jeune femme, Balsa s’installa à son tour sans dire le moindre mot. Le silence prolongé qui emplissait l'air semblait promettre un sommeil rapide, mais l’irritation ne se dissipait pas et la neko avait beau se tourner et se retourner, elle était incapable de trouver le sommeil. Toutes les idées noires qui avaient pu lui passer par la tête ces derniers jours revenaient l’une après l’autre obscurcir encore davantage son humeur. L’une d’elle se faisait tout particulièrement insistante, et même si elle était vaguement consciente qu’elle s’engageait sur une pente terriblement glissante qu’elle avait pourtant décidé d’éviter, elle ne put s’empêcher de lancer :

« T’imagine si on est obligé de revenir en arrière avant d’atteindre la frontière ? Enfin... si tu es obligée de revenir en arrière ? Tout le voyage aura servi à rien. »

Sa voix s’était faite plus calme mais il y perçait une note tranchante, presque agressive. Cette question l’avait poursuivie depuis que Balsa lui avait révélé le pacte passé avec le mystérieux Nazj. La dernière fois qu'elles en avaient parlé, elle avait déjà fait cette remarque, sur le ton de l'humour. Mais elle n'avait plus envie de rire.

« Prends toi pas la tête avec ça, Kal’... Dors. »

La neko réussit l’exploit extraordinaire de se taire durant plus de dix secondes. Elle estima cette durée plutôt honorable et se permit alors de reprendre :

« Mais franchement, Balsa... un pacte pareil... t’as vendu ta liberté !

Elle attendit une réponse et n’entendit qu’un soupir. Elle se tourna vers la chimère mais celle-ci gardait les yeux braqués sur le ciel étoilé. Alors la part d’elle-même qui avait décidé qu’après tout, les choix de son amie ne la regardaient pas, plia brusquement sous la colère.

« Et tu l’as vendue à un nécromancien ! Tu vas faire quoi, pour lui ? Lui amener de nouveaux cadavres ? Mais c’est sûr, quelle puissance, quel honneur ! »

L’ironie mordante claqua dans l’air, impitoyable. La jeune femme, portée par sa fureur, ne voulait plus que faire réagir son amie, la faire répondre, sans se soucier de la dureté de ses paroles.

« Tout ça pour apprendre à contrôler la foudre... pourquoi est-ce que tu as tenu à t’entraîner, l’autre jour, sur la plage, puisqu’il va tout t’apprendre ? »

Toutes les pensées furtives qui avaient pu traverser son esprit durant les derniers jours sans occasionner de désaccord ni de doutes fusaient à présent, de plus en plus irréfléchis et agressives.

« Tu disais qu’on ne pouvait pas s’intégrer à la société, qu’on ne pouvait vivre que selon nos propres règles, parce qu’on était trop différentes... Mais tu savais déjà quelles étaient tes nouvelles règles ! Tu jouais à quoi, en me disant ça ? Et pourqu...»
- La ferme, Kal’ ! T’as rien à dire sur mes choix, tu vaux pas mieux que moi ! »

Un bref instant, au-delà de la colère, Kaleya perçut que la méfiance qu’elle plaçait dans ses accusations avait peut-être blessé la jeune femme, mais elle continua :

« Non, peut-être pas, mais moi, au moins, je suis libre, et je ne tuerai pas pour le petit plaisir d’un nécromancien ! Pourquoi tu voulais qu’on aille à l’ouest, d’ailleurs ? C’est toi qui a choisi, au moins ? Est-ce que tu choisis encore vraiment ? »

Alors Balsa se redressa d’un coup, lui lança un regard rempli d’une telle violence contenue que la neko ne put retenir un feulement sourd. Dans un éclat de lucidité, elle prit conscience qu’elle était allée bien trop loin, en l’espace de quelques minutes seulement.

« Je sais où je vais et je sais quelles sont mes décisions. Mais j’oubliais que tu restais trop humaine pour comprendre quoique ce soit.»

Le mépris absolu dans sa voix suffit en un instant à combler tout le silence qu’elle lui avait opposé jusque-là. Puis elle s’éloigna d’un pas rageur que la neko ne fut pas tentée le moins du monde de poursuivre. Elle resta immobile durant de longues secondes, assise en tailleur, les yeux perdus dans l’obscurité, encore vibrante de rage. Elle demeurait persuadée qu’elle avait raison, qu’elle avait tout à fait le droit de protester. Qu’elle parte n’en était-il d’ailleurs pas une preuve ? Cela ne prouvait-il pas qu’elle n’avait aucun argument valable à lui opposer ?

Elle prit soudain conscience qu’elle avait froid. Le vent s’était levée, apportant avec lui une humidité glaçante. La neko s’enroula dans sa couverture, ses pensées agressives battant en retraite devant ce petit désagrément. Elle songea un bref instant à Balsa et se demanda où celle-ci avait pu se rendre... et si elle reviendrait, le lendemain. Une pointe de culpabilité vint se ficher dans son esprit encore rempli de rage. Oui, elle était allée beaucoup trop loin. Elle maudit brièvement son mauvais caractère qui faisait surface de temps à autre et qui lui avait déjà valu quelques engueulades retentissante sur l’Opale. Mais sur l’Opale, ça n’avait jamais été bien grave... et puis ce n’était pas Balsa. Elle aurait certainement pu dire tout ce qu’elle avait sur le coeur sans agresser son amie... peut-être que celle-ci n’aurait pas apprécié, mais les conséquences auraient été moins désastreuses.

Elle soupira. Elle serait incapable de dormir, elle le savait, et ce même si son corps aurait eu terriblement besoin de sommeil.

***

Pour dire vrai, Kaleya n’était même pas certaine que ce conflit ne se soit jamais réellement réglé. Balsa était revenue le lendemain matin avec des cernes aussi profondes que celles de la neko. Elles n’avaient rien dit, ni l’une ni l’autre, et s’étaient mises en route. Durant toute la journée, aucun mot n’avait été prononcé et jamais encore le voyage n’avait semblé si pénible. Aucun mot d’excuse. Aucune tentative pour parler d’autre chose. Elles ne se regardaient pas. À la fin, alors qu’elles s’installaient pour une nouvelle nuit à la belle étoile, Balsa avait simplement dit :

« Il faudra trouver à manger, bientôt. »

Et malgré elles, elles avaient fini par croiser le regard l’une de l’autre. Et malgré elle, Kaleya avait esquissé un étrange sourire en coin qui ressemblait à l’excuse qu’elle n’avait pas prononcée de la journée, un sourire qui n’effaçait pas les paroles de la veille mais qui rappelait que la méfiance qu’elle avait laissé percée n’avait réellement pas la moindre raison d’être.

Tout était finalement revenu à la normal. Elles n’en avaient plus reparlé. Il ne semblait pas que cela ait réellement affecté leur amitié. Mais peut-être qu’un jour, il leur faudrait revenir sur le sujet et éclaircir définitivement ce désaccord. Pour le moment, ce n’était cependant pas du tout le moment de débattre d’une question aussi importante : la proie qu’elles poursuivaient venait d’apparaître à travers l’épais feuillage des buissons qui couvraient le sol.

***

La poursuite fut brève, la mise à mort précise et efficace. Elles dépecèrent leur prise rapidement, placèrent la viande dans les grands morceaux de tissus emportés à cet effet et s’en retournèrent d’un pas vif jusqu’à leur campement. Lorsqu’elles y parvinrent, le soleil était déjà haut dans le ciel et elles décidèrent de s’accorder un repas bien mérité avant leur départ. Alors qu’elles préparaient le feu, la faim grondait dans leurs ventres impatients, mais pour une fois cela n’effaça pas leur bonne humeur : elles avaient enfin de quoi se nourrir et la journée promettait d’être belle.

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Ven 01 Juil 2011, 15:16

Le soleil se dressait au-dessus des sommets quand elles se mirent en marche. Ce n’était pas du temps perdu, car elles étaient maintenant rassasiées et prêtes à tenir longtemps leur allure. Sans doute ne s’arrêteraient-elles pas avant le milieu de la nuit. C’était souvent le cas, leur rythme de vie leur était propre. Loin de tout, dans cette forêt aussi accidentée que les montagnes qu’elles couvraient, elles n’avaient que faire de se coucher la nuit, que faire de se lever le matin… Elles avançaient jusqu’à l’épuisement, dormaient, trouvaient de quoi se nourrir ou de quoi s’abriter en fonction des éléments et des opportunités, puis reprenaient la route.

La brume levée, il faisait beau et clair. Avançant entre les arbres, elles ne voyaient du ciel au-dessus d’eux qu’une mince ouverture sur le bleu lumineux. Le soleil brillait tout son saoul, caressant leurs peaux d’une chaleur douce quand ses rayons parvenaient à se glisser sous le couvert des arbres. Aucun réel chemin ne parvenait jusqu’ici, si proche de la frontière… Elles devaient donc sans cesse lutter contre la végétation, des ronces principalement, des troncs couchés aussi, sans oublier les blocs de pierres qui s’étaient décrochés de la montagne bien des années avant. Comme pour barrer les pistes qu’elles ouvraient tant bien que mal. A croire qu’elles n’étaient pas censées se trouver là.

Au début, elles dévalèrent sans trop de peine la pente qui courait jusqu’au bas du val. Sans cesse attentives aux pierres qui apparaissaient sous leurs pas, elles avalaient la distance en zigzagant sur le versant descendant. L’habitude d’abord, puis leurs instincts animaux. Car dans leur sang coulait celui de la bête. Les réflexes et les sens affutés, évoluer dans ce milieu hostile leur paraissait presque naturel. Une chose seulement ennuyait Balsa, c’était le poids de son sac dans son dos. Et elle refusait de se l’avouer, mais sa lance l’encombrait plus qu’autre chose ici. L’arme était longue de six pieds et bien plus lourde que son ancienne, perdue dans les océans à présent.

D’agacement, la chimère trancha une branche devant elle. Pas vraiment utile pour avancer, le raccourci ouvert ne valait sans doute pas l’effort. Mais se défouler ainsi était plaisant pour Balsa. Alors sa lance ne lui parut plus si gênante, bien moins en tout cas que la lanière qui appuyait sur son épaule. Dans le sac en cuir, la chimère portait les restes de viande cuite qu’elles n’avaient pas mangés ainsi que tout ce qu’elle avait prit à la volée en pensant qu’elles pourraient en avoir besoin. Une paire de ciseaux par exemple, de la ficelle à n’en plus pouvoir et quelques tissus déchirés. Il y avait aussi des choses dont elles avaient réellement besoin, précieuses, comme la boite d’allumettes, la gourde d’eau et l’onguent médicinal. Et puis il y avait ce qui était précieux pour elle : l’amulette de Nazj.

Les marcheuses arrivèrent finalement sur une pente plus douce, approchant du val. Elles entendirent bientôt le murmure d’un filet d’eau plus bas. L’anneau au cou de la chimère cessa de sautiller quand les pas se firent plus calmes et mesurés. Il brillait, pendu à sa chaîne, entre les pans de la veste de Balsa. En approchant de l’eau, les fougères se firent plus nombreuses, ralentissant leur allure en les forçant à lever haut les pieds pour avancer. En balançant sa queue tachetée au bon moment, la chimère gardait facilement l’équilibre. Quand une rangée de plants se fit plus haute, elle en brisa quelques uns pour s’ouvrir le passage.
Ses pieds enveloppés de sandales de cuir tombèrent dans une boue humide. A y faire plus attention, le bruit de l’eau courante était tout proche et elles étaient arrivées dans une zone ou les filets d’eau se rejoignaient sous l’herbe verte pour former à eux tous un ru, qui plongerait bientôt dans un cours d’eau plus vif. Le froid sur ses orteils tordit le visage de Balsa. La sensation de la boue sur sa peau aussi.


- Bonjour la bouillasse !

Elle jeta un coup d’œil à Kaleya qui marchait quelques pas en arrière avec un sourire blasé. Puis elle tenta de distinguer sous la verdure les zones encore sèches, mais rien à faire. Elle posa le pied à droite, à gauche, puis fit quelques pas.

- Bon ben pas le choix…

Elle se fit à l’idée et progressa dans le sol spongieux. Elle se focalisa sur le bruit de succion qu’elle produisait parfois en levant le pied. Souic… souic ! Elle eut un rire silencieux, puis un autre que la neko dut entendre. Encore quelques souics et elle purent voir les herbes s’écarter autour d’un filet d’eau claire. Son écoulement était fluide, assez silencieux. Le ru était peu profond, et il était hors de question de remplir leurs gourdes ici, la boue aurait été soulevée et rentrerait dans les récipients. Voir toute cette eau donna soif à Balsa et quand elles furent enfin sur une zone sèche elle s’arrêta, posa sa lance contre l’arbre le plus proche et glissa sa main dans le sac de cuir.

- Ca va remonter après ça… on prend un moment ?

Elle en sortit la gourde et but une grande lampée. Elle passa le revers de sa main libre contre son front pour essuyer les perles de sueur. Laissant sa main au-dessus de ses yeux, elle estima la position du soleil : il approchait son zénith. A ce point, il était difficile de s’en aider pour trouver l’ouest. Il ne fallait pas qu’elles montent le mauvais versant si elles voulaient avancer. Quand elles avaient été au sommet du col, leur destination semblait toute tracée, mais au milieu de la forêt, les points de repères étaient moins faciles à discerner. Aussi la chimère établit la position de l’astre par rapport à trois points, sommets des arbres autour d’elles. Peut-être dans un moment, son décalage indiquerait-il la direction à suivre.

- Je sens qu’on est pas loin.
Elle but une nouvelle gorgée et rangea l’eau dans son sac. Elle vérifia machinalement la présence de l’amulette au passage.
- De toute façon, il faut qu’on arrive avant que je sois appelée.

Ca, elle ne pouvait que l’espérer. Que ferait-elle si le crâne de rat lui indiquait de faire demi-tour ? Mais peut-être aussi lui indiquait-il en ce moment de courir vers l’ouest. C’était étrange pour la chimère de penser que ce voyage n’était peut-être pas vraiment son choix. Et où se rendrait-elle, ou devait-elle se rendre, après avoir atteint, voir franchit la frontière ?

- Qu’est-ce qu’on fait si on passe ?... J’aimerais bien revoir la ville des laboratoires, faire un peu de ménage et… enfin voir si je reconnais aussi… si mon seigneur le veut bien.


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Dim 03 Juil 2011, 23:37

Spoiler:
 

Kaleya ne prit conscience de la légère fatigue qui alourdissait ses membres qu’au moment où elles s’immobilisèrent. Tout au long de la marche, la neko était restée très silencieuse, même lorsqu’elles avaient du traverser la zone boueuse. Avec un petit sourire, elle avait brièvement songé qu’elle ne regrettait pas ses chaussures fermées, mais elle n’avait rien dit, ni à ce moment là, ni lorsqu’elle avait entendu le rire de Balsa. Il n’y avait pourtant pas le moindre problème, mais le bien-être qu’elle ressentait l’engourdissait et lui enlevait toute volonté de parler. Les mots lui semblaient pesants, soudainement. Ils prenaient bien trop de temps à être prononcés. Même ses pensées ne se limitaient plus qu’à des images, des sensations et des concepts bien trop vifs pour être nommés. Elle avait même pris plusieurs secondes pour répondre un simple oui quelque peu rêveur lorsque Balsa avait proposé une petite pause.

À présent, elle revenait doucement à la réalité et l’air égaré qui embrumait son visage se dissipait progressivement alors qu’elle observait chacun des gestes de la chimère. Elle se souvint qu’elle aussi avait soif. Elle fit glisser de son épaule la lanière de tissu qui maintenait dans son dos le sac volé dans l’un des derniers village traversé, usé jusqu’à la trame, pour s’emparer de sa gourde. À cette occasion, elle prit distraitement conscience que la quasi totalité de ses possessions n’aurait pas du lui appartenir, légalement parlant.

« Je sens qu’on est pas loin. »

Kaleya acquiesça doucement. À chaque pas, l’impression de se jeter droit dans la gueule du loup s’intensifiait. Et pourtant, elle ne parvenait toujours pas à s’en inquiéter, pas plus qu’elle ne réussissait à regretter le voyage. Elle n’avait même pas le sentiment de tout avoir laissé derrière elle, bien que de temps en temps ses pensées venaient s’attarder sur les membres de l’équipage de l’Opale. Partiraient-ils sans elle ? Et plus important encore... retournerait-elle parmi eux, à son retour ? Elle n’en était plus certaine.

« De toute façon, il faut qu’on arrive avant que je sois appelée.
- Ouais... ça vaudrait mieux. »

Un bref instant, le souvenir de leur dispute vint se poser entre elles. Kaleya avait pourtant réussi à conserver un ton neutre : Balsa savait ce qu’elle pensait de son alliance avec Nazj, ce n’était pas nécessaire de faire semblant d'accepter ou d'exprimer son désaccord.

« Qu’est-ce qu’on fait si on passe ?... J’aimerais bien revoir la ville des laboratoires, faire un peu de ménage et… enfin voir si je reconnais aussi… si mon seigneur le veut bien. »
- Je sais pas... Je n’y suis jamais allée, moi. La ville, ou les laboratoires, enfin quoique ce soit... ça serait juste derrière la frontière ? »

Elle eut un petit rire et continua d’un ton curieusement joyeux :

« Et tu voudrais faire un peu de ménage...? on va se faire tuer, là-bas. ça risque de ne pas plaire à ton seigneur, ça, non ? Mais de toute façon, est-ce qu’il sait vraiment tout ce que tu fais, tout ce que tu penses ? »

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec malice, une étincelle amusée dans le regard. Une façon de lui dire : tu restes libre, tout de même, non ?

« Et est-ce qu’il sait pas exemple que je t’incite à la rébellion ? »

Elle rit franchement cette fois-ci et sur un léger haussement d’épaule, elle lâcha :

« Enfin peu importe, on verra bien là-bas. On y va ? »

Elle avait retrouvé un peu de sa vivacité et était déterminée à profiter de ce regain d’énergie. Quelque chose lui disait que cela ne serait pas de trop pour affronter l’ascension qui les attendait.

Balsa se remit en marche, quelques pas devant la neko. La pente demeurait relativement douce, suffisamment pour permettre aux arbres de s’accrocher à la pierre, ce qui leur permettait de marcher d’un bon pas tout en profitant de l’ombre jeté par le feuillage. Mais plus haut, si elles ne se trompaient pas de chemin, Kaleya se souvenait avoir vu de larges zones bien plus abruptes où il leur faudrait peut-être grimper. Elles devaient donc économiser leur énergie et leur souffle, d'autant plus qu'il était nettement moins aisé de passer au-dessus des buissons, troncs d’arbres et autres irrégularité du terrain qu’en descente. Les branches basses s’accrochaient à leur vêtements comme pour mieux les retenir. Kaleya se plaisait à imaginer que les plantes essayaient de les protéger de ce qui les attendait à la frontière. Mais que pouvaient-elles face à deux êtres qui refusaient la paix que leur accorderait une vie paisible et s’en allaient au-devant du danger avec plaisir ?

Peu à peu, cependant, la végétation se faisait moins dense, la pente plus prononcée. La roche nue apparaissait de plus en plus souvent. Le soleil qui auparavant était un repère se fit adversaire. La chaleur devenait accablante et plusieurs fois, elles durent effectuer de petits détours pour éviter les murs verticaux qui commençaient à se dresser sur leur chemin. Sous leurs pieds, graviers et pierres semblaient s’être concertés pour les précipiter au bas de leur montagne. Elles dérapaient, luttaient sans cesse pour conserver leur équilibre. Ce versant semblait nettement plus traître que celui qu’elles avaient dévalé précédemment.

Vint enfin le moment où l’escalade devint inévitable. Plantées face à une immense muraille, elles échangèrent un regard, un sourire, et d’un même mouvement, elles déposèrent leur sac sur le sol et s’assirent un instant. Leur avancée les avait vidées de leur énergie et une pause s’imposait avant de s’engager dans une escalade hasardeuse.

« La frontière a intérêt à en valoir la peine...» grommela Kaleya .

Elle tourna un regard interrogateur vers son amie. Quel effet cela lui faisait-il de retourner à son point de départ ? Sa connaissance des lieux leur serait probablement utile, mais serait-elle suffisante ?

Les forces leur revinrent et elles se sentirent bientôt prêtes à repartir. Face à la paroi, Kaleya cherchait déjà un chemin praticable. Eviter autant que possible les surplombs, les zones trop lisses... Elle se savait capable de surmonter chacun de ces obstacles, mais il ne servait à rien de se compliquer la tâche. Machinalement, elle essuya ses mains rendues moites pas la chaleur sur son pantalon. Puis elle cala un pied dans un creux, y prit appui et ses doigts s’accrochèrent à une faille, un peu plus haut. Après tout, l’escalade, c’était comme la marche : un pied après l’autre, une main ici pour se stabiliser, une autre pour se suspendre... Ce fut ainsi que la jeune femme progressa. Elle n’hésitait pas, ne perdait pas de temps inutile à chercher une prise : attendre trop longtemps l’aurait rapidement épuisée, et il n’y avait rien de pire que l’épuisement lorsqu’on était suspendu entre ciel et terre.

Ses membres commençaient à s’engourdir lorsqu’elle accéda à une faille bien plus large que les autres dans laquelle elle pouvait sans problème se tenir assise. Soulagée de cette trêve, elle s’installa pour faire face au paysage qu’elles avaient traversé jusque là. Le plateau d’où elles étaient parties était nettement plus bas que leur position actuelle. Mais il était difficile d’estimer la distance qu’il leur resterait à parcourir, la roche était bien trop irrégulière pour leur permettre de distinguer le sommet.

Balsa ne tarda pas à la rejoindre et elles admirèrent encore quelques minutes les montagnes qui les environnaient, savourant cette étrange impression qui leur rappelait à quel point leur existence était minuscule. Un instant, Kaleya parvint à être surprise de tout ce que pouvait contenir la futilité d’une vie perdue au milieu de l’immensité du monde. Tout le monde se sentait si important, elle comme les autres... Un sourire ironique se dessina sur ses lèvres.

L’escalade reprit. Le temps s’étirait. Parfois, un pied dérapait, et la neko prenait conscience en riant de la fragilité de leur vie. La mort qu’elle sentait si proche, si probable, avait quelque chose d’exaltant. La plupart du temps, cependant, son esprit était traversé par des pensées si brèves qu’elle était incapable de s’en rappeler la seconde d’après. La fatigue faisait trembler ses jambes, ses bras. Elle n’était pas certaine d'avoir déjà grimpé pendant si longtemps, et parfois un doute la traversait : parviendrait-elle au bout ?

Et soudain, le sommet apparut. Loin, encore si loin semblait-il. Mais la mort et les doutes s’éloignaient déjà de son esprit. Encore une poignée de secondes... une poignée de minutes... Et soudain, le sommet était là, juste au bout de ses doigts. Elle se hissa une dernière fois et courbatue de fatigue, rampa pour s’éloigner du bord. Elle demeura quelques secondes allongée, admirant bêtement le bleu du ciel. Puis elle s’assit pour voir arriver Balsa qui semblait tout aussi épuisée qu’elle, et lui adressa un immense sourire. Celle-ci le lui rendit avant de se figer, le regard perdu quelque part derrière son dos.

Le sommet avait été érodé pendant des milliers d'années et semblait s’étendre à l’infini, comme une énorme vague de pierre. Devant elles, une pente douce menait au point culminant de la montagne. Et là... Un sourire victorieux naquit sur les lèvres de la neko : là se dressait une imposante muraille d’un gris clair surplombée de barbelés. À intervalle régulier, d’étranges petites boites noirs pivotaient sur un axe fixe. Un peu plus loin sur la droite, elles pouvaient distinguer, encastré dans le mur, un haut bâtiment rectangulaire avec des fenêtres grillagées, lui aussi orné de fils barbelés. La frontière les surplombait de toute sa hauteur.

« Eh ben voilà, on y est... murmura Kaleya, un rire dans la voix. Tu crois qu’ils nous ont déjà repérées ? »

Balsa haussa les épaules et la neko ajouta :

« Bon, au pire, 'm’en fiche, besoin de me reposer un peu. »

Et elle sortit calmement sa gourde pour vider le fond d’eau qui y restait. Son souffle et ses battements de coeur s’apaisaient progressivement. Ses muscles étaient encore douloureux mais l’exaltation qu’elle ressentait à être si proche de leur objectif effaçait ce petit désagrément. Malgré ce qu’elle avait affirmé, se reposer était pour elle un vrai effort tant elle était soudain impatiente.

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Sam 23 Juil 2011, 01:33

Il fallait se rendre à l’évidence. Cette pente qui montait peu à peu, se faisait roche au lieu de terre et friche au lieu de végétation, ne pouvait que s’achever par une partie d’escalade. Au pied du mur, les mains sur les hanches, cherchant son souffle saccadé, Balsa faisait cette constatation amère. Elle et Kaleya étaient arrivées décidément bien loin. La forêt les avait avalées et voila que se dressait devant elles la montagne hautaine qui riait au sommet des points noirs qui portaient sur elle un regard découragé. La main au-dessus des arcades sourcilières, la chimère chercha à évaluer, entre deux rayons d’un soleil de début d’été, quel chemin serait le plus praticable. Mais de chemin il n’y avait point, la roche était posée presque à la verticale et ne laissait d’autre choix que de se hisser plus haut pour avancer.

La sueur perlait sur le front de Balsa et une goutte tomba au coin de son œil, brillante, se mêlant à une larme naissant de l’effort accomplit. Il restait de la route, et pas des plus aisées, mais elle sentait la frontière toute proche, perdue, dissimulée dans cette nature hostile, que personne ne voulait franchir au péril de sa vie. Personne sauf elle. Et Kaleya, qui avait été l’instigatrice de ce projet au départ. Fière de l’avoir pour amie, une fille si déterminée, sauvage et courageuse, la chimère imprima une sourire discret. Se tenait devant elle la seule personne au monde qui ai osé la contredire et qui pourtant avait toute son affection. La seule personne à pouvoir lui faire voir les choses sous un autre angle. La seule qu’elle sentait son égale.

Kaleya marmonna quelques mots dont Balsa n’entendit que l’écho flou. Cela n’avait pas d’importance sans doute. Mais voila que les yeux félins se posaient sur elle, attendant une réaction, semblait-il. La chimère avait-elle loupé une question ? Elle conclut que non quand la neko promena son regard sur le flanc vertical devant elles et, un instant après, se mit en devoir trouver la première prise de l’escalade. Elle passerait devant cette fois, et la chimère n’aurait qu’à suivre le trajet choisit par son amie.

Alors qu’elle posait une œil sur la lance, droite contre la roche, étincelante au contact des rayons qui glissaient sur la lame, Balsa soupira légèrement. Elle n’appréciait pas l’arme autant que la première qui lui avait appartenue. Déjà parce qu’elle ne s’en était pas encore servie et de ce qu’elle l’avait soupesée, la trouvait trop lourde. Aussi parce qu’elle ne l’avait pas gagnée elle-même, quoique penser que son amie y soit pour quelque chose lui chauffait le cœur au final. Et maintenant que la lance n’était plus qu’un poids qui non seulement ne s’avèrerait pas utile, mais en plus encombrante, la chimère eut une moue dégoutée à regarder l’arme sous toutes ses coutures.

Déjà Kaleya prenait quelques mètres d’avance, tâtonnant de droite et de gauche à quelle direction serait plus facile à emprunter, que Balsa était toujours en bas. Elle quitta son sac, le posa sur le sol caillouteux et l’ouvrit pour fouiller, une mine affichant peu d’espoir, à l’intérieur. Elle leva un sourcil et une lueur apparut dans sa rétine lorsque ses doigts rencontrèrent la pelote de ficelle nouée, assemblage de morceaux épars trouvés de ci de là. Elle extirpa sa trouvaille de la besace et déroula chaque fil, en constatant la longueur et la résistance. Choisissant la plus épaisse, elle la doubla et conçut un nœud coulant à l’extrémité. Avec d’autres fragments, elle s’appliqua à constituer une large boucle, faite de plus de fils possible, et en testa la solidité longuement. Enfin, elle assembla les deux morceaux, rangea ce qui lui restait dans le sac en cuir, qu’elle passa sur son dos.

Approchant alors la lance avec un sourire presque victorieux, elle passa le nœud coulant juste sous la lame, derrière une fine garde de métal qui maintenait le tranchant droit. Serrant au maximum, secouant le cordage rudimentaire en tout sens, elle craignait qu’il ne cède. Mais, ô soulagement, son bricolage semblait tenir la route. Restait à présent la boucle, avec laquelle elle forma un huit pour passer un bras dans chaque cercle. La lance frottait le sol et au premier pas que la chimère effectua, le raclement lui fit serrer les dents, plisser les yeux et douter que son affaire allait tenir.

Quand enfin elle prit la suite de Kaleya, qui grimpait avec habilité et précaution, la lance quitta la terre et vint s’appuyer de tout son poids dans le harnais improvisé de Balsa, tiraillant sur ses épaules bien plus que le sac ne l’avait fait jusque là. Chargée de ces lourds bagages, la chimère était bien aise d’avoir put suivre des yeux le zig-zag dessiné par le neko sur le versant abrupte. Une entaille pour caler le bout des doigts, une faille pour glisser les pieds sur quelques mètres, une racine miraculeusement toujours ancrée là, un renflement de roche où accrocher sa prise… il y avait de quoi se tenir, se maintenir au-dessus de vide contre la proie chauffée par le soleil. Mais le tout était de voir, de prévoir et surtout de relier entre eux ces aspérités salvatrices.

Arrivée à la faille où Kaleya s’était arrêtée, Balsa fut bien contente de pouvoir souffler et, face au paysage somptueux qui s’étalait devant elles, vérifier que ses cordages miséreux ne souffraient pas de faiblesse. Aucun mot ne fut prononcé, le souffle des grimpeuses était bien trop précieux pour se perdre en bavardage inutile. En lieu et place, la chimère se souvint de ce qu’elle avait répondu, avec tant de mal, quelques instants auparavant…

~ooo~

- Et tu voudrais faire un peu de ménage...? on va se faire tuer, là-bas. ça risque de ne pas plaire à ton seigneur, ça, non ? Mais de toute façon, est-ce qu’il sait vraiment tout ce que tu fais, tout ce que tu penses ?
Balsa avait attendu, sans piper mot, et Kaleya de se reprendre, de détourner le sujet, jusqu’à lancer le mouvement d’un « on y va ? ». Mais la chimère ne voulait pas la laisser ainsi, pas lui cacher un quelconque sentiment. Alors elle avait pesé ses mots, mâcher sa phrase, pour glisser tout en se levant.
- Le seigneur Nazj est capable de tout, bien au-delà ce qu’on peut imaginer j’en suis sûre. Après à savoir s’il me surveille, ou ce qu’il sait de moi, je l’ignore, mais qu’importe. Voila bien ma liberté, agir sans m’en soucier.

~ooo~

Elles repartirent tout aussi silencieuses, accrochant leurs dernières force au flanc rêche de la montagne, hissant leurs corps à peine reposés, chargés et tout de sueur recouverts. Un vent léger vint soulever leurs cheveux et la fraicheur qu’il porta leur donna le courage d’avaler la distance jusqu’au sommet. Bientôt le sommet leur souriait et elles attinrent un palier, se hissant sur la roche enfin horizontale, où quelques herbes survivaient sous la brise. Finit la partie d’escalade, finit la douleur lancinante sur les épaules de la chimère. Soupirant de soulagement, Balsa caressait du regard le nouveau paysage qui s’ouvrait à elles.

Les sommets découpaient l’horizon autour d’un col à la pente douce, qui se déroulait devant les voyageuses. Le soleil brillait sur les versants ouest, et à l’est des hauteurs, l’ombre sous la forêt annonçait que la moitié de la journée était passée à présent. Mais la lumière du jour était toujours pleine et elle baignait ce qui avait toute l’attention de Balsa : le Mur. Immense, d’un gris morne et implacable, on voyait le métal hérisser ses pointes tout en haut, promettant d’arracher la chair de quiconque tenterait d’y grimper. Haaa… comme elle aurait voulut avoir des ailes en ce moment, comme Iburo, et se jouer de cette fantaisie trop terrestre.

En contrebas, à quelque distance, un bâtiment aux fenêtres froidement protégées par des barreaux d’acier pesait comme une menace, gardien des lieux, sans doute habité d’humains armés. Un frisson parcourut l’échine de la chimère. Se mordant la lèvre inférieure pour réprimer son envie de prendre ses jambes à son cou, elle se contenta de hausser les épaules à l’interrogation de Kaleya.
- Bon, au pire, 'm’en fiche, besoin de me reposer un peu.
- Hein ?

Les yeux de Balsa fixaient maintenant les points noirs vrillant sur eux-mêmes, installés régulièrement le long de la muraille. Un sentiment de malaise lui emplissait le cœur et elle se demandait bien comment la neko pouvait se détendre au point de se reposer. Le cœur battant de plus en plus vite, la chimère entrait dans un état trop frénétique pour songer s’arrêter là. Le long de ses jambes grouillaient des bestioles piquantes qui rongeraient ses chairs jusqu’à ce qu’elle bouge. Dans ses bras ce n’était pas l’électricité mais tout comme, qui grésillait d’impatience.
- On va pas s’arrêter si près.

Elle se débarrassa du harnais de ficelle qui lui avait rougit la peau tout autour des épaules, frottant contre le tissu de sa tunique, et dénoua sa lance. Fourrant tout venant la ficelle usagée en boule dans son sac, elle ne pouvait retenir des pas frénétiques de droite et de gauche. Elle ne souhaitait pas brusquer son amie, mais chaque seconde à rester immobile lui semblait plus insupportable. Et ces petites boite noires dont elle croyait entendre le vrombissement avaient quelque chose d’abominablement familier.

Fouillant sa mémoire à s’en torturer l’esprit, des images de sa « chambre » d’enfant, des laboratoires, des salles d’analyses et d’entrainement… le visage de Tuker vint même se glisser parmi les images, souriant faussement, caché derrière l’épaisseur de ses lunettes. L’estomac de Balsa se tordit et son visage dégouté, elle finit par détourner les yeux des caméras pour les poser sur Kaleya.
- Fais comme tu veux, je vais voir de plus près. Ils nous ont vu sans aucun doute. Ils ont des yeux partout mais…

Elle n’acheva pas cette phrase et se mit en route, d’un pas lent et hésitant d’abord. Elle se sentait attirée par la haute façade grise, froide, toute proche et pourtant si loin. Bon gré mal gré, Kaleya fut bien forcée de suivre la chimère si elle ne voulait pas en être séparée. Leur allure se fit plus rapide. Happée par la frontière, Balsa mettait un pied devant l’autre sans plus vraiment y penser. Ses yeux étaient tout au spectacle de cette limite tracée par les hommes, si brutale et nette.

La pente se déroula sous leurs pieds sans encombre et bientôt elles furent en bas de l’édifice. Le flot de sentiments jusqu’alors inconnu ou enfouis en Balsa surgit au moment où elle posa la main sur la pierre si régulière du mur qui se dressait devant elle. Elle y était, elle était revenue, dans sa folie, et courait sans doute à sa mort. Le projet B4I54 devait être éliminé des années auparavant, elle venait le leur offrir sur un plateau. Des caméras au sommet de l’édifice, elle reconnaissait le bruit : vrombissement aigu, métallique, qui résonnait à ses tympans en transportant avec lui des souvenirs de son enfance.

Les entrailles nouées au point de ne pouvoir lâcher un seul mot, la chimère n’entendait plus de ce monde qu’un chuchotement indistinct. Si elle avait pensé, elle aurait courut se réfugier dans l’ombre de la forêt. Si elle avait réfléchit, elle ne serait même jamais revenue. Et si elle avait sondé son esprit, elle n’y aurait pas trouvé la logique qui l’avait menée jusque là. Mais il était trop tard pour douter, ou changer d’avis. Tout ce qu’il restait avant ce monde qui avait programmé sa mort, c’était la distance entre elle et le bâtiment de garde… vers lequel elle s’approchait d’un petit pas machinal.


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Ven 02 Sep 2011, 23:26

Dès que les membres de l’Unité Zéro approchèrent du mur d’enceinte, une petite délégation armée vint les accueillir, les encadrer, surveiller leurs arrières. Vraiment, pour franchir les 100 mètres restant, c’était indispensable ! Hybris se montra exécrable avec ces hommes qui ne répondaient pourtant qu’aux ordres. Elle ne loupa aucune de leurs erreurs, en profitant pour les rabaisser, leur faire sentir combien ils étaient indésirables, clairement pas à la hauteur pour se retrouver dans le périmètre de la chimère, ne soutenant vraiment pas la comparaison avec ses hommes d’élite. Etre entourée d’incompétents, voila qui l’irritait, encore plus après la mission dont ils revenaient. Être entourée par les hommes de son père, voilà qui était encore bien plus exaspérant à cet instant. Bien qu’excédée, elle mit à profit la distance restante pour faire un bilan avec son équipe, l’air de rien. Bien sûr, une fois rentrés en Lan Rei Ouest, les choses se devaient d’être plus faciles, on était en territoire conquis. Ça aurait été vrai pour à peu près n’importe quel autre retour de mission, mais aujourd’hui, les choses étaient quelque peu différentes. Le voyage qu’elle avait entrepris avec ses hommes s’inscrivait dans un conflit interne, une guerre familiale, et Hybris espérait bien remporter sournoisement cette bataille contre son père, échauffourée menée jusqu’à présent dans l’ombre et le silence. Depuis la création de la plantureuse chimère, Owen Odd Gabriel s’était évertué à faire disparaitre un à un les scientistes ayant travaillé sur ce projet. Certains avaient été tués, d’autres restaient totalement muselés par le chantage, les promesses, d’autres devaient pourrir dans des geôles, oubliés depuis longtemps. Hybris avait appris très jeune, et à ses dépends, à quel point son père était doué pour effacer les gens, et une fois encore, il avait su exploiter ce talent. Mais il fallait croire que la jeune femme était chanceuse ou alors plus douée que lui. Elle avait finalement trouvé les armes nécessaires pour découvrir ce que son père voulait tellement cacher, car il restait un homme, toujours en vie, et qui avait contribué à sa naissance.
Enfin, après une décennie passée à jouer au jeu du chat et de la souris avec Samuel Rosen, elle y était, elle avait réussi à mettre la main sur lui dans un chalet perdu en haute montagne. Bien qu’agrémentée de plusieurs invités-surprises, la capture s’était déroulée sans grande difficulté. L’Unité emportait avec elle Samuel Rosen et une malheureuse qui l’accompagnait, Isilwen, laissant derrière eux une jeune lycan inconsciente et ses trois loups morts.

Maintenant, il s’agissait de ne pas laisser Sam lui échapper. Bien évidemment, une fois les remparts passés, il ne pourrait pas lui « échapper » au sens premier du terme. Toute tentative de fuite serait vouée à l’échec, et hautement réprimée. Mais Hybris le savait parfaitement : si son père découvrait l’objectif de sa mission et plus important encore, sa réussite, il mettrait tout en œuvre pour soustraire ce joker des mains de sa fille. La seule vraie question était de savoir comment il s’y prendrait. Ouvertement peut-être, en envoyant une escouade à laquelle même ses hommes et elle ne pourraient tenir tête. Mais une attaque aussi frontale serait le pire aveu possible, non, lui qui avait toujours fait comme si de rien n’était, niant les évidences, il n’allait sans doute pas s’y prendre de manière aussi directe. Il se débrouillerait probablement pour faire empoisonner le captif avant qu’il puisse dévoiler quoi que ce soit. Ça lui ressemblait plus.
D’où l’importance des quelques heures qui allaient suivre leur retour à la Firme. Hybris devait jouer intelligemment, elle bénéficiait d’un avantage qu’il ne fallait pas laisser passer. Il fallait mettre à profit les premiers instants de leur retour, durant lesquels son père ne serait au courant de rien, quelques minutes ou quelques heures décisives où elle serait protégée par un flou quelconque. Mais dès que l’information serait remontée jusqu’à la source –et croyez moi, l’information, même la mieux gardée, finit toujours par y parvenir- ce serait un affrontement du plus rapide, du plus vicieux, du sans scrupule. Le père et la fille ne s’accorderaient aucune pitié et useraient de toutes leurs cartes pour vaincre l’autre. Ils avaient toujours eu un sens de la famille assez limité. Il s’agissait donc de placer le pion crucial avant même que la partie ne commence, prendre une distance d’avance, en traitre. Même rentrés chez eux, la mission n’était pas terminée. Ils avaient achevé la partie sauvage, l’effort physique, le déploiement de force. Commençait désormais le bras de fer psychologique, victoire promise au raisonnement le plus tortueux. Ah, Home Sweet Home …!

L’idée était donc de diviser le groupe tout en jouant sur le manque d’information de son père. Elle se séparerait du précieux prisonnier aussitôt arrivée sur le territoire de l’Ouest, ce qui lui accorderait encore un répit supplémentaire. Ainsi, en apprenant le but de cette mission, Owen aurait tendance à surveiller ses agissements bien plus que ceux de son équipe, il connaissait son perfectionnisme et la soupçonnerait donc de vouloir gérer cette affaire personnellement. Si tout se passait comme prévu, il serait déjà trop tard quand il se rendrait compte que Samuel n’était pas avec elle, qu’il avait été confié à la simple garde d’un de ses hommes. Mais croire Owen aussi facile à berner relevait de la naïveté, si ce n’est de la bêtise.
Depuis dix ans que la chimère traquait sa proie, Samuel Rosen, elle avait eu le temps de fantasmer au moins un milliard de fois son triomphe et la manière dont elle s’y prendrait pour couver son trésor, jalousement. A chaque tentative pour attraper cet ancien scientiste, Hybris avait tout préparé pour sa possible venue, mais jusqu’à présent, ce soin s’était montré inutile. Aujourd’hui enfin, ces préparatifs minutieux allaient servir.

~¤~¤~¤~

Le stratagème s’était mis en place bien avant d’arriver en vue des Barbelés. On força Samuel à se changer, lui fournissant des vêtements militaires bardés d’insignes et de décorations. Ces guirlandes dignes d’un réveillon étaient indispensables pour expliquer l’âge avancé de cet homme. Avec ses 65 ans bien tassés, il n’aurait pu passé pour un militaris en fonction, par contre, un ancien plein de médailles honorifiques, ça c’était autre chose. Bien sûr, un gradé à la retraite n’avait aucune raison de partir en mission avec l’Unité Zéro, mais ça, le temps que les gardes frontaliers le réalisent, il serait trop tard. Et puis quand vous croisez la route d’Hybris Odd Gabriel, mieux vaut éviter d’exprimer des doutes sur ce qu’elle vous dit.
Durant la dernière pause de leur périple, cette dernière avait fait appel aux dernières bribes de patience qu’elle avait pour expliquer de manière aussi convaincante que possible à Samuel pourquoi il ne devait pas dire un mot allant à l’opposé des siens.


« Tu connais mon père, Sam, ce bon vieux Owen. Tu sais, en 30 ans, il n’a pas beaucoup changé. Toujours cette lubie de pourchasser, tuer, faire disparaitre les scientifiques qui ont travaillés sur… moi. Enfin je crois que tu sais ça mieux que moi. Alors je te l’accorde, jusqu’à présent, je n’ai pas été très délicate non plus, mais au moins, je n’ai pas l’intention de te tuer. Tu sais bien que si c’était mon but, ça serait déjà fait depuis longtemps. Et en signe de bonne volonté, j’ai même épargné ta petite protégée. Ca fait deux bons points pour moi ça, non ? Mon père ne se montrera pas aussi généreux…
Il veut te tuer. Je veux te garder en vie. J’espère que tu vois de toi-même où est ton intérêt dans cette affaire.

-Tu as l’art d’exposer ça pour me faire croire que j’ai le choix…
-On est dans le même camp Sam. Celui qui fait face à Owen.
-T’es dans le camp de personne, seulement le tien, alors arrête tes grands discours. T’as une sale réputation qui te devance un peu partout tu sais, en dix ans j’ai fini par savoir qui me collait aux bottes… Je connais ton « père », et je crois que tu lui ressembles pas mal, sans doute plus que s’il avait eu la moindre fille biologique. Ton frère a lui aussi pris ce chemin, ou il a su être plus malin ? Ad… »

Hybris se pétrifia, la fureur brisant ses pupilles d’un éclat sauvage. Il avait prononcé le mot qu’il ne fallait pas, le savait-il seulement ? En un instant, sa survie ne fut plus assurée. Hybris avait beau avoir passé des années à le traquer pour ce qu’il pouvait lui apprendre, un seul mot sur Adam avait suffit à lui faire changer ses plans. Rien n’était trop precieux, rien qui ne pouvait être sacrifié pour éviter ce genre de blasphème. La militaris lâchait prise au profit de la furie hors de contrôle. Adieu femme fatale mesurée et glaciale comme les sommets de Rei Dên.

« Essaie de dire son nom, pour voir! Je t’aurais arraché la langue avant ! »

Prête à mettre ses menaces à exécution sans même attendre une nouvelle provocation, c’est la main de Charlie qui l’arrêta net, bloquant son poignet sans effort, la ramenant en arrière. Furieuse, elle se dressa devant lui de toute sa hauteur, lui intimant l’ordre de la lâcher, mais le bras demeura implacablement retenu. Charlie ne cilla pas, lui d’ordinaire plutôt peu assuré se montra pourtant ici intransigeant, n’affichant qu’un air peiné pour sa patronne, plein d’une empathie dérangeante, sourcils douloureusement incurvés. Pas besoin de paroles ici, le militaris puait la sage morale à dix kilomètres. Quoi de plus vexant pour Hybris que de se faire reprendre par un gosse de vingt ans, par un de ses subalternes ? Quoi de plus vexant que de savoir qu’au fond, il avait parfaitement raison ? Elle cracha toute sa colère en un juron indéchiffrable, promesse qu’ils reparleraient de cette altercation plus tard, avant de se libérer d’un geste brusque, tournant les talons avec rage.
Elle ne réaliserait que plus tard que la fatigue avait entamé plus que de raison son sang-froid, et qu’elle devait une fière chandelle à Charlie pour avoir arrêter un geste inconsidéré qui aurait réduit à néant dix ans de sa vie.

~¤~¤~¤~

Le petit groupe entouré de son escorte arriva enfin au pied de la haute muraille. Grésillement de talkie-walkie parmi les gardes, ordre bref et un pan entier sembla s’écrouler sur lui-même, ouverture insignifiante dans la barrière grise révélant un sas fermé de deux grilles. Ils franchirent la première, attendirent que la herse puis le mur se referment derrière eux, puis la seconde grille s’ouvrit enfin, les laissant pénétrer en Lan Rei Ouest. Miss Odd Gabriel fronça imperceptiblement son nez. Ici, l’odeur de la montagne reculait devant une autre, plus violente, mais qui n’était pourtant pas encore celle de la technologie. Non, les contreforts de la Firme baignaient dans un relent masculin et encrassé. Beaucoup des hommes en faction ici voyaient cette affectation comme une punition, et bien qu’ils se montraient efficaces dans leur travail, l’ambiance était marquée par le laisser-aller, les recoins sales, les hommes mal rasés.
Leur escorte se dispersa après un bref salut, mais trois nouveaux militaris les attendaient, immobiles et quelques peu intimidés sans doute. Hybris était une sorte de célébrité crainte en Lan Rei Ouest, et son Unité Zéro était réputée pour ses sélections intransigeantes et rares. Autant dire que se trouver face aux deux était plutôt impressionnant. Mais Hybris connaissait bien la procédure et elle commençait à s’impatienter. Elle savait ce que ces hommes étaient censés faire.


« Vous comptez vraiment nous fouiller ?
-Miss Odd Gabriel… C’est le protocole de sécurité, vous le savez mieux que moi.
-Justement. Vous croyez vraiment que j’ai parmi mes hommes un imbécile qui mettrait en péril la sûreté de la Firme ? Croyez vous que Je représente un risque pour la Firme ?
-Non bien sûr. Je…Laissez nous au moins vérifier la prisonnière…
-C’est vrai, nous avons probablement mal fait notre travail. »

Ce cynisme hiérarchique hérissa quelques nuques parmi les spectateurs. Hybris vit le regard appuyé d’un des gardes sur la petite Isilwen. Il semblait se demander ce que cette fille pouvait avoir de si particulier pour que la Chimère se soit donné la peine de la traquer et de la ramener ici. Mais il y avait quelque chose d’autre, de beaucoup moins louable et qui ne répondait pas qu’à une simple curiosité.

« Faites à votre guise, vous n’aurez qu’à la placer en cellule quand vous en aurez terminé. »

Personne n’avait prêté d’attention particulière à Samuel qui se tenait librement parmi les membres de l’Unité Zéro, sans broncher. C’était parfait.

« Et ne faites pas de zèle messieurs, je n’apprécierais pas d’apprendre que vous avez joué avec mes affaires. »

Elle s’éloigna sans plus attendre, son équipe la suivant de près. Un militaris du trio dû les rattraper au petit trot, demandant à la dictatrice s’ils avaient besoin de quelque chose.

« La route a été longue, certains de mes hommes et moi allons rester ici jusqu’à demain. Il nous faudra donc des lits, propres de préférence. De quoi se soigner également. On devrait pouvoir se débrouiller pour le reste. Merci. »

Léo était visiblement le plus amoché du groupe. Il était ressorti de l’affrontement avec les loups boitant et blessé à l’épaule, et le long trajet dans les montagnes avait fini de l’épuiser, malgré les fréquentes injections d’anti-douleur et d’adrénaline que lui administrait Emmanuel. Hybris connaissait suffisamment Anton pour savoir que derrière ses airs impassibles, lui aussi avait souffert de cette mission. Un Fendroc restait un humain, avec ses limites. Manu, le médecin militaire à tout faire du groupe, grâce à son statut souvent en retrait des combats, n’avait rien, mais il resterait également, pour veiller sur Léo. Restait donc Sid et Charlie, fatigués mais sans dégâts particuliers à signaler. C’est donc eux qui allaient se coltiner l’escorte de Sam, ce qui tombait plutôt bien. L’adulescent de la bande et l’un des derniers à l’avoir rejoint, le duo gagnant pour ne pas attirer l’attention d’Owen.
La Chimère eut un sourire mesquin. Oh, ça n’allait pas plaire au bouclier canin, quand elle allait lui annoncer la nouvelle : 1) Ne pas pouvoir souffler après la randonnée forcée alors qu’il avait passé son temps à se plaindre ; 2) Devoir s’éloigner d’elle, renoncer à la protéger et à jouer la mère-poule. A coup sûr, il allait tenter un caprice. Mais pas de temps pour les discussions. En quelques phrases qui ne souffraient aucune interruption, elle divisa le groupe. Léo, Anton et Manu restaient ici avec elle, sous prétexte de prendre du repos avant de repartir avec la prisonnière le jour suivant. Charlie partirait avec le commandant de troisième classe Joseph -Sam- Grahams, et sous prétexte de le raccompagner dans ses quartiers, il l’amènerait en réalité dans la cache aménagée pour l’occasion, non loin de la ville-laboratoire la plus au Sud. Sid quant à lui rejoindrait la Tour Eon pour y dispenser quelques mensonges sur leur mission et surveiller les réactions au sommet. Si Owen en venait à se douter de quelque chose, autant être immédiatement informés.

Une fois arrivée dans le dortoir désert où le militaris à l’air emprunté les avait conduit, Hybris le congédia d’un geste de la main sans même faire semblant de le regarder. Elle délogea son packetage de ses épaules, fourrageant un instant jusqu’à trouver un combiné, bien plus fin que les talkie-walkie des gardes. La Chimère adorait ce moyen de communication récemment mis au point par les mécaniciens de l’organisation. Bien sûr, pour l’instant on ne pouvait s’en servir que sur le territoire de la Firme, et encore, certains endroits restaient mal couverts par le réseau. Mais d’ici quelques années, on pouvait espérer se servir de cet instrument au delà des frontières de la Firme, sans se préoccuper des distances. Et le must du must ? Ce gadget était parfaitement sécurisé, même son père n’avait pas encore trouvé le moyen d’intercepter ses appels ou quoi que ce soit.
Collant l’appareil à son oreille, elle attendit avec plus ou moins de patience que son interlocuteur décroche. Quand ce fut fait, elle lui ordonna en quelques mots de se mettre en route avec un truck pour récupérer Charlie et son faux commandant et les amener à destination. Ils auraient évidemment pu demander un véhicule aux gardes frontaliers, mais encore une fois, Hybris connaissait le règlement, et ils n’auraient sans doute pas pu leur en prêter un sans le chauffeur qui va avec. Et sans l’émetteur qui va avec.

L’Unité Zéro se sépara donc suivant les instructions pendant qu’Hybris allait faire une dernière réclamation aux cerbères de la Firme. La prévenir si une gamine un peu cradingue se présentait aux abords des Barbelés. La chimère doutait de voir la dénommée Rana dans le coin après la dose qu’elle avait reçu, mais elle tenait à l’achever elle-même si la jeune lycan venait réclamer.
Elle revint au dortoir sans trop savoir quoi penser. Voila, tous les coups étaient joués, il ne restait plus qu’à attendre et voir. Anton était déjà endormi comme une masse au bout de la pièce, Manu s’occupait des blessures de Léo avec tranquillité. Mais Hybris savait que derrière l’apparent relâchement, tous restaient aux aguets, conscients de l’importance de cette réussite pour elle. Mais revenir à plus de légèreté était primordial pour tous. Ils ne pouvaient rien tenter de plus pour maximiser leurs chances, tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était profiter de ce temps mort pour se reposer, car qui sait de quelle force ils auraient besoin le lendemain. Malgré son caractère irascible et sa certitude de ne rien devoir à personne, Hybris était reconnaissante envers eux et leur implication. Si elle se montrait ingrate avec les militaris lambda, c’était une toute autre histoire avec ses coéquipiers. Ils passaient avant sa fatigue. Ils passaient avant son sarcasme et ses envies de meurtres. Elle leur devait la vie, comme chacun d’eux lui devait la sienne. Si Hybris avait la moindre loyauté, alors elle allait à ses hommes.
Elle repoussa donc l’appel magnétique d’un lit pour venir voir le blessé, prenant de ses nouvelles au près de son soigneur. Pas de gros dommages, aucun nerf sectionné. Léo avait retrouvé quelques couleurs et un vague sourire. Ce n’était pas sa santé qui l’avait préoccupé le plus, il savait qu’il s’en remettrait. Mais il s’était inquiété pour sa carrière. Faire parti de l’Unité Zéro se méritait. La moindre faiblesse vous coutait votre place. Se retrouver avec un boitement ou un bras qui aurait perdu de son efficacité aurait signifié pour lui la retraite anticipée. Mais ce n’était pas encore pour cette fois ; après un peu de repos et de soin, il serait apte à reprendre du service. Hybris lui adressa un maigre sourire et insista pour qu’Emmanuel se repose également, dès qu’il en aurait fini. Il avait fait plus que sa part ces derniers jours.

La despote hésita un instant, mais il fallait se rendre à l’évidence, elle n’avait plus rien à faire. Sentiment d’inutilité. Rester inactive, elle savait faire entre deux missions, mais de cette langueur calculée de celle qui se sait regardée, elle perfectionnait l’art de ne rien faire, mais toujours avec une recherche de la pose. Rester à attendre en pleine mission était par contre totalement hors de sa nature. Désemparée, elle se résigna pourtant en pestant, déposant ses affaires au coin d’un lit avant de s’y étendre. Allongée sur le dos, les mains derrière la tête, elle tenta de s’imposer le calme. Malgré son entêtement et sa fierté, il fallait bien qu’elle reconnaisse qu’elle avait besoin de repos au moins autant que ses hommes. Appliquer à soi-même ce que l’on recommande aux autres. Plus facile à dire qu’à faire.
Longtemps qu’elle n’avait pas eu à dormir dans un dortoir ainsi, à entendre ses compagnons s’agiter, aller et venir. Voilà qui lui rappelait ses années de formation militaire, le service imposé à la dure, sans traitement de faveur. A l’époque, le moindre instant de répit promettait un sommeil ponctuel et fidèle. A force de fatigue, on apprenait à s’endormir en deux minutes, debout contre un mur, peu importait l’heure. Et voilà que des années après, confortablement installée dans un lit, le repos la fuyait.
Elle se redressa finalement d’un coup, fouillant dans son sac. Comment avait-elle pu oublier quelque chose d’aussi élémentaire ? Maintenant qu’elle se rendait compte de ce manquement, elle se mit à en ressentir les effets. D’une main légèrement tremblante, elle extirpa un boitier qu’elle ouvrit sur ses genoux. Le piston de la seringue attendait sagement, accompagné de plusieurs recharges encore pleines. Elle prévoyait toujours plus que nécessaire. Elle enclencha une des doses dans la seringue, déballa une aiguille stérile. Au bruit familier, Emmanuel se tourna vers elle pour lui proposer une aide qu’elle déclina. Après toutes ces années, elle savait se faire une injection aussi bien qu’il l’aurait fait. Elle serra le poing, tata la veine dans la pliure du coude, planta l’aiguille, enfonça le piston. Le liquide d’un doré irisé se déversa dans ses veines, vague chaude, douloureuse et réconfortante à la fois. Dépendance. Hybris connaissait ce besoin depuis son enfance. Injection quotidienne d’un substitut solaire. Le mauvais côté de sa condition de femme végétale. Encore un point sur lequel Samuel Rosen pourrait se montrer utile, qui sait, peut-être pourrait-il trouver une solution pour qu’elle puisse se passer de ses piqûres récurrentes ?

~¤~¤~¤~

Hybris fut réveillée par la mine hagarde d’un inconnu. Elle détestait ça. S’inviter dans son périmètre de manière si brutale… Prête à rugir, elle resitua pourtant le contexte. Pas le moment de s’acharner après ce pauvre militaris donc. Que voulait-il ? On pouvait lire la crainte sur son visage. On lui avait sans doute précisé que la fille d’Owen n’appréciait guère les réveils intrusifs.
Cette dernière s’était redressée sans un mot le temps de retrouver ses esprits. Elle ne se souvenait même pas d’avoir reposé le boitier à injection, le sommeil avait du la happer sans prévenir. Déjà, le garde répétait son message.


« … devant les remparts. Vous nous aviez demandé de vous prévenir. »

Rana ? Elle le regarda d’un œil quelque peu étonné mais au fond, elle jubilait. Un peu d’action. Voila qui allait l’occuper. Elle le remercia, l’écarta pour pouvoir se lever. Léo, Manu et Anton avaient été réveillés également mais elle les pressa de se rendormir. Elle les préviendrait au besoin. Elle s’injecta en vitesse une nouvelle dose solaire, coinça son Glock à l’arrière de son pantalon et saisit une sacoche qu’elle plaça à sa taille, y versant quelques indispensables, avant de suivre le garde jusqu’au poste de guet. Elle se pencha sur les écrans, pressée de voir se dessiner la petite silhouette sauvage de l’enfant-loup. Mais au lieu de ça, elle trouva deux jeunes femmes inconnues. Sa première intention fut d’incendier la salle de surveillance et ses gardiens et de retourner se coucher. Mais maintenant qu’elle était levée, autant voir de quoi il s’agissait, ça l’occuperait. Et puis des visiteurs le long des Barbelés, c’était plutôt rare.

« Vous êtes doués… Ces deux là ont vachement l’air d’être une lycan de même pas dix ans… Ont-elles fait quelque chose ? Leur avez-vous déjà donné injonction de quitter les lieux?»

Réponses négatives.

« Bien, je crois que vous en avez assez fait, je vais peut-être m’occuper de celles-ci maintenant que je suis là. Et par pitié, si j’ai besoin d’être couverte, évitez de me tirer dessus, je vous en serais reconnaissante. »

Les militaris la regardèrent médusés se présenter devant le sas de sortie. Ils voulurent la dissuader de sortir, bloquèrent le processus d’ouverture. Après tout, on ne savait pas ce qu’elles voulaient, de quoi elles étaient capables. Et puis on pouvait très bien se servir des microphones pour leur parler tout en restant à l’abri ! Mais Hybris en avait décidé autrement. Pourquoi vouloir rester là où il ne se passe rien ? La belle savait se montrer convaincante, et face aux menaces frontales, ils cédèrent, pauvres subalternes qu’ils étaient. Elle put ainsi passer à nouveau la première grille, observant les deux invités mystères. Elles avaient visiblement effectué un long périple jusqu’ici, la fatigue se lisait sur leurs traits, l’appréhension également. Que pensaient-elles trouver par ici ? Hybris aurait pû les décortiquer, elle avait été entrainé pour ça, jauger une situation, un adversaire potentiel au premier regard. Mais elle n’avait pas envie de s’encombrer de toute cette analyse de scientiste. Mélange de fatigue, de frustration et de colère, Hybris se sentait prête à remettre n’importe qui à sa place. L’orgueil à l’œuvre chez un être puissant est sans doute d’autant plus dangereux…
La seconde grille se releva dans un lent cliquetis. La plante carnivore s’avança de quelques pas mesurés. Pour quelqu’un qui aimait tellement soigner ses entrées, se présenter aussi simplement, sans aucun artifice ni comédie, c’était une vraie faute de goût. Elle nota la queue animale qui fouettait l’air derrière l’une des inconnues. En parlant de faute de goût…


« Mesdemoiselles… Bienvenue à la Frontière ! Puis-je vous aider ? Vous désirez peut-être visiter les terres mystérieuses de Lan Rei Ouest ? Un si joli voyage, ça serait dommage de louper ça. Inoubliable… Je suis le meilleur guide.»

Elle ne respectait décidément pas le protocole.



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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Sam 10 Sep 2011, 17:22

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" Hein ? "

Ignorant complètement la surprise de son amie, Kaleya respirait profondément, un petit sourire aux lèvres. À mesure que ses forces lui revenaient, l’absurdité de ses propres paroles lui apparaissait comme évidente. Assise en tailleur, le regard happé par le gris de cette muraille trop régulière, elle se plongea doucement dans un état second étrange, mêlé d’impatience et de ce détachement de la réalité qu’elle connaissait trop bien. La fatigue n’y était pas étrangère, mais... c’était autre chose. Peut-être réalisait-elle peu à peu que derrière cette frontière se cachaient ses origines et les réponses aux questions qui étaient restées en suspend dans son esprit jusqu'à présent. Peut-être aussi que c'était à cause de la colère sourde qu’elle avait enterrée au fond d’elle-même ces derniers mois qui renaissait : le désir irrationnel de sang et de vengeance qui l’avait guidée pendant des années se déployait lentement dans tout son corps, brûlant, insoutenable. Elle tourna un regard pensif vers Balsa mais elle n’eut même pas à revenir sur ses dire : celle-ci semblait presque horrifiée par la passivité de son amie.

" On va pas s’arrêter si près. "

La neko sentit un sourire fleurir sur son visage en percevant l’impatience à peine contenue dans la voix de la chimère. Distraitement, elle acquiesça et entreprit de se redresser malgré la protestation virulente de ses muscles. Debout, elle s’étira soigneusement, secoua la tête comme pour s’éclaircir les idées : elle ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle, de laisser libre-court à sa rage... pas ici. Revenir à la réalité, s’accrocher aux moindre détails pour rester présente... Elle s’attarda sur chacun des gestes de Balsa, tant et si bien qu’elle sursauta lorsque celle-ci reprit la parole :

" Fais comme tu veux, je vais voir de plus près. Ils nous ont vu sans aucun doute. Ils ont des yeux partout mais… "

Mais... ? Elle ne finit pas sa phrase et se mit en marche, lentement. En un éclair de lucidité, la neko comprit que ni l’une ni l’autre n’était dans un état mental suffisamment stable pour faire face à ce qui les attendait. Une vague de panique la submergea totalement et instilla brutalement en son coeur un désir terrible de fuir. Elle l’avait prédit, qu’elles mourraient ici, et si jusque-là elle avait considéré cette probabilité comme négligeable, son instinct de survie reprenait le dessus.

Puis la peur reflua, ne laissant que la trace persistante d’une inquiétude qui l’invitait à la prudence la plus extrême. Son esprit s’en trouva plus aiguisé, plus apte à réagir correctement aux situations qui se présenteraient. Devant elles, la muraille semblait grandir à chacun de leur pas et elle qui avait réglé la majeure partie de ses problèmes dans le sang commençait à douter que le combat soit une bonne alternative.

Le bâtiment de garde se rapprochait toujours davantage et un instant, Kaleya parvint à croire à l’illusion que c’était lui qui venait à leur rencontre et non l’inverse. Mais lorsqu’elles ne furent plus qu’à quelques mètres seulement de la muraille, elle dut se rendre à l’évidence que celle-ci était bien immobile.

Mais c’est alors qu'elle décida de contredire cette constatation pourtant logique. D’un coup, un imposant morceau de pierre s’enfonça dans le sol, dévoilant peu à peu une silhouette féminine qui semblait curieusement déplacée dans cet univers massif et grisaillant. Mais Kaleya ne se faisait pas d’illusion : aussi surprenante que pouvait être l’apparition de cette femme, celle-ci venait de Lan Rei Ouest et était donc une ennemie potentielle. Malgré elle, la neko sentit ses muscles se tendre et elle dut résister à l’instinct qui lui soufflait de tirer ses armes. Avec une sourde appréhension, elle s’efforça de rester immobile, se contentant d'observer l’avancée paisible de l’inconnue. Sa démarche lui semblait plus proche de celle d’un prédateur que d’un humain, mais peut-être était-ce simplement la peur qui grondait en elle qui modifiait sa vision de la situation. Ses nerfs tressaillirent lorsque la voix étrangement enjôleuse de la femme résonna :

« Mesdemoiselles… Bienvenue à la Frontière ! Puis-je vous aider ? Vous désirez peut-être visiter les terres mystérieuses de Lan Rei Ouest ? Un si joli voyage, ça serait dommage de louper ça. Inoubliable… Je suis le meilleur guide.»

Encore une fois, ces quelques mots sonnaient comme une erreur dans la trame de leur voyage. Elle s’était attendu à beaucoup de choses. Des hommes armés qui se seraient jetés sur elles sans même leur laisser l’occasion d’approcher de la frontière, ou bien peut-être des machines à peine imaginables... après tout, Balsa s’était échappée plusieurs années auparavant, bien des choses avaient pu changer entre temps. Mais finalement, il n’y avait rien de tout cela. Non, que cette femme, seule, qui leur faisait face, et les invitait à visiter Lan Rei Ouest. Cette scène était décidément bien trop irréaliste pour être... vraie. Mais alors qu’une petite partie irrationnelle d’elle-même commençait à douter de la réalité, une grande question prenait lentement le pas sur tout le reste : qui était-elle donc ? Quelque chose dans sa façon de se comporter évoquait à la neko une autorité froide, finalement assez proche de celle que pouvait détenir Kaplen. Peut-être était-ce là l’une des caractéristiques de toute personne habituée à commander... Dans ce cas, était-elle une personne importante de Lan Rei Ouest ? Mais dans ce cas, que faisait-elle donc ici, perdue au milieu de nul part ? Cela signifiait-il que ce n’était qu’une contenance qu’elle cherchait à se donner alors que son rôle n'était que minime ? Quoiqu’il puisse en être, autorité réelle ou simulée, son comportement incitait à une grande prudence. Après tout, elle était probablement de ceux que le moindre mot de travers pouvait offenser... et une offense équivaudrait sûrement à une attaque. Ce qui ne les arrangerait pas du tout, d’autant plus qu’elle ne devait pas être seule.

Kaleya demeurait donc incertaine quant à l’attitude à adopter. Plus le silence s’éternisait, plus toute la tension accumulée était susceptible d’éclater et Balsa ne semblait pas décidée à répondre dans l’immédiat. Après tout, l’entrée en matière de l’inconnue ne représentait sûrement que des paroles jetées dans le vent, il ne devait pas y avait la moindre parcelle de sérieux dans cette invitation. Et pourtant un bref instant, la jeune femme fut tentée d’accepter, histoire d’examiner la réaction de l’inconnue. À cette idée, elle sentit un sourire amusé grandir sur ses lèvres et ce fut d’une voix calme et mesurée, loin de trahir son état d’esprit et en curieuse opposition avec la tension qui habitait son corps, qu’elle répondit d’une voix quelque peu solennelle :

« Mais très volontiers ! Merci infiniment pour cet accueil, après notre voyage, nous espérions bien pouvoir profiter d’une visite guidée. Nous avons beaucoup de chance de vous rencontrer, je suppose, surtout ici. Mais au juste... qui avons-nous donc l’honneur d’avoir pour guide ? »

Elle s’avança d’un pas prudent, attentive à ne pas brusquer son interlocutrice et jeta un rapide regard à Balsa, espérant que celle-ci comprenne bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu destiné à éclaircir la situation. Elle savait pertinemment qu’il était hors de question de suivre l’inconnue, au risque de ne plus pouvoir s’échapper des murs de l’Ouest. Il ne restait donc plus qu'à attendre de voir comment réagirait

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Mer 21 Sep 2011, 01:35

Balsa avait voyagé à travers les contrées de l’est et s’était aventurée jusque par delà les mers, dans la jungle sauvage de Rosyel. Tant de paysage s’étaient déroulés sous ses pas, elle, le sourire aux lèvres, simplement contente d’être en vie et d’offrir à ses yeux de la nouveauté. Heureuse tout bonnement de Le rencontrer chaque jour, de L’affronter ou de s’allié à Lui, d’apprendre à Le connaître et d’enfin Le dissiper : l’Inconnu. Le plus souvent Il n’était qu’un élément du décor : oiseau aux couleurs improbables, odeur portée d’on ne savait où par l’onde ou reflet de la lune sur l’océan infini. Alors inoffensif, Balsa aimait à le contempler. Mais parfois, Il se faisait plus sournois, mystérieux et imprévisible.

Ce jour-là, l’inconnu se dissimulait derrière une haute muraille grisâtre, couverte de ferrailles sur sa crête, monstre froid et implacable au milieu d’une forêt hostile. De son être, il ne voulait rien révéler. Son apparence, il la cachait derrière le béton qui s’élevait jusqu’à la cime des arbres. Son odeur restait tout aussi inaccessible : le vent s’écrasait sur le mur sans jamais le franchir. Le cœur de la chimère battait sourdement et elle, l’oreille tendue, aurait bien voulut entendre autre chose, pouvoir distinguer le murmure de cet inconnu vers lequel elle se dirigeait sans plus pouvoir retenir ses pas. Le craquement des branches sur lesquelles elle marchait, le souffle de la neko quelques foulées en arrière…

Chklang, klang, klang… Balsa se figea. Le béton ouvrait ses entrailles et vomissait des sons métalliques tout proches. Le même son résonna encore et encore, faisant vibrer les tympans de la chimère et tendant chacun de ses muscles. Les yeux rivés au devant, elle observait, immobile, la grille se relever doucement, interminablement. La tension à son comble, le sang bouillonnant dans ses veines, elle attendait avec appréhension ce nouvel inconnu. Klang, klang… Chklong ! Plus un bruit, la porte était ouverte et malgré l’éternité que cela avait semblé prendre, il était encore trop tôt, la chimère n’était pas prête à voir l’ouest se glisser sous la herse pour venir à sa rencontre. Il va me bouffer. Je n’aurais pas du revenir.

Alors qu’une goutte perlait sur le front de Balsa et s’apprêtait à couler le long de ses joues rayées, l’inconnu apparut. Il était féminin, seul et d’une beauté peu commune. Il n’y avait rien de plus inattendu et de plus inquiétant à la fois. C’est une blague ? Un piège ? La queue féline fouetta l’air et les pupilles scrutèrent chaque recoin autour d’elles. La forêt murmurait de sombres présages, cependant aucune présence hostile ne s’en dégageait. Le mur en revanche semblait rire du spectacle qui se jouait sous ses yeux. Il… ils nous observent… Ca et là, à intervalles réguliers, les yeux du monstre étaient tous braqués sur elles. Bien sur Balsa ignorait, ou du moins avait oublié, ce qu’étaient les caméras. Leurs petits bruits et le reflet du soleil sur leurs lentilles éveillaient pourtant une peur irrépressible chez la chimère. Je les déteste, je les déteste ! C’est elle ! Elle que je déteste ! Elle que je vais…

Elle, placide et impénétrable, se mit à parler. Contre toute attente en fait. Balsa avait déjà resserré sa main sur sa lance, s’attendant à ce qu’on bondisse sur elle à tout instant. Mais le discours de l’inconnue s’achevait et rien ne venait. Etait-ce une question de temps ? Seul l’avenir le dirait. Alors la chimère attendit. Dans sa tête résonnaient les paroles de la femme qui se présentait à elles. « Bienvenue à la frontière » mon œil, « puis-je vous aider ? » j’en doute fort… Cela continuait, jusqu’à cette prétention qui lui fit mordre l’intérieur de sa joue : « je suis le meilleur guide ». Elle se payait clairement leur tête. Restait à savoir quel était son but final.

La lance changea de main, passant à gauche pour que la droite vienne caresser le mur délicatement. Caresser dans le sens du poil, amadouer ce monstre par les gestes avant de l’apaiser par les paroles. Persuadée que chaque mot qu’elle dirait compterait, Balsa réfléchissait à la meilleure manière de tourner les choses. Car quoiqu’elle fasse, il lui était bien difficile de camoufler son agressivité latente. Il lui faudrait donc user de toute l’éloquence dont elle était capable pour convaincre l’inconnue, et tous ceux qui se terraient derrière la muraille, de ne pas engager l’affrontement. Même si elle ne me fait pas peur, même s’il nous suffirait de quelques secondes pour en finir avec elle, ce serait se jeter dans la gueule de la bête. Sans doute ils attendent qu’on engage le combat pour se montrer… et nous éliminer.

La voix de la neko vint alors fendre le silence d’un ton si ironique qu’il ne trompait personne. Abasourdie de voir tant d’audace chez son amie, Balsa se trouva bouche bée un instant. Non, jamais elle n’aurait jouée cette carte-là. Dissimuler sa peur était une chose, offrir le spectacle de son sentiment de supériorité en était une autre, beaucoup moins censée vu les circonstances. Peut-être l’ignorance de Kaleya au sujet de l’ouest était la cause de son erreur. Cependant s’interroger sur le pourquoi et le comment elle en était arrivée à tenir de tels propos était une perte de temps. Il fallait maintenant se sortir du mauvais pas qu’elle avait exécuté.

Par où commencer ? Le pourquoi de leur venue ici ? Certainement pas, car si leur but restait flou, la raison de leur départ était la fuite d’un lieu de crime. Pour changer… je vais passer ma vie à faire ça ? Tuer et fuir ? Il n’était sans doute pas bien raisonnable de se poser de telles questions en cet instant, alors la chimère se ressaisit. S’il ne fallait pas aborder la raison de leur venue, alors quoi ? Vient alors à son esprit la plus simple des suggestions, faisant écho à la dernière phrase de Kaleya : les présentations. Scrutant avec une bien peu de retenue celle qui leur faisait face, Balsa finit par lâcher :

- Oui, qui êtes-vous ? « Le meilleur guide » ne doit-il pas commencer par se présenter ?

Et voila, elle n’avait pas su éviter cette pointe sarcastique et déjà la regrettait. Son rythme cardiaque augmenta légèrement, ses muscles se raidirent et ses sens s’ouvrirent un peu plus s’il était possible au monde qui l’entourait.


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Jeu 09 Fév 2012, 18:30

Malgré cette envie taraudante de ne faire appel qu’à l’instinct, ce besoin de rugir au hasard, les années de formation et d’expérience firent leur travail, et sans même que la Militaris ne s’en aperçoive, elle jaugeait déjà la scène et ses interlocutrices. A croire qu’avoir une réaction primaire, spontanée ne lui était plus possible. Heureusement que tout s’emmêlait suffisamment pour qu’elle ne s’en rende pas compte : se sentir ainsi formatée l’aurait rendue dingue.
Deux camarades de voyage, unies pour parvenir à un but commun, une même croix sur leurs cartes. La Frontière. Car non, personne n’arrive au pied de la muraille par hasard. Un même objectif, mais leurs motivations ne se rejoignaient pas, visiblement. Leur implication ne se mesurait pas sur la même échelle. Curiosité et rancune… Peur de l’inconnu et excitation pour l’une, frayeur de ce qu’elle ne connait que trop bien et rage, pour l’autre. Un seul regard avait suffit à déterminer la nature de celle qui se tenait le plus en retrait. Une chimère. Un Enfant de la Firme. Hybris sourit.

Comme elle.

Son physique ne trompait pas. On aurait presque pu la confondre avec une néko, comme l’autre, et pourtant les différences étaient là. Malgré la queue féline, les quelques marques que l’on devinait sur le corps, la trame de fond, la base était trop humaine. L’œil scientiste décelait cette sorte de double nature en lutte, cohabitation devenue routine, presque imperceptible. Mais la greffe, bien qu’installée peut-être depuis toujours, enracinée, adoptée, était bien là. Une part de cet ensemble ne ferait pourtant jamais totalement corps avec elle, peu importe le temps passant.
Chez la néko, la double nature était plus fluide, deux auras qui se sont fondues pour n’en former qu’une seule, une nouvelle. Bien que le visage, le corps, soient humains, ils en demeurent plus souples, habités de cette mouvance naturelle, comme si aucun homme n’avait forcé le trait. Il ne s’agit pas de morceaux assemblés avec quelques bouts de ficelles. Quelques générations avaient sans doute eu le temps de diluer les limites, les coutures.

Mais pourtant, au fond, les deux étaient issues d’expérimentations, de recherches scientifiques. La différence était le temps écoulé, la caution que l’histoire avait donnée à ces études. La chimère avait sans doute été une sorte de brouillon propice aux tentatives plus ou moins valides, et quand elle viendrait à s’éteindre, il n’en resterait rien. Elle ne prendrait jamais part à l’évolution d’une race bien définie. La néko au contraire était le fruit d’une recherche plus ciblée, encadrée, et qui avait fini par porter ses fruits, malgré la fuite des spécimens qui se répandirent dans l’archipel. Une grande perte pour la Firme et ses profits, mais une réussite indéniable pour la science.
Hybris était en quelque sorte, l’étape supérieure qui aurait réuni ces deux modèles. A la fois issue d’un essai risqué, sans certitude, comme tant d’autres, elle avait pourtant accédé à un statut d’être à part entière. Et si elle finissait par retrouver Adam, une nouvelle race pouvait voir le jour…

La fatigue et l’agacement laissaient aux digressions de notre militaris plus de temps pour s’épanouir que d’ordinaire. Mais malgré tout, quand le prénom de son frère apparaissait dans l’équation, il agissait comme un déclic. Elle s’était engagée trop loin dans ses déambulations.


« Mais très volontiers ! Merci infiniment pour cet accueil, après notre voyage, nous espérions bien pouvoir profiter d’une visite guidée. Nous avons beaucoup de chance de vous rencontrer, je suppose, surtout ici. Mais au juste... qui avons-nous donc l’honneur d’avoir pour guide ? »

La première à répondre à son jeu fut la néko, évidemment. La moins personnellement impliquée des deux, celle qui était là par curiosité avant tout. Evidemment. C’était sans doute plus simple pour elle de garder ses nerfs et de trouver une réplique enjouée, ne pas prendre tout cela trop au sérieux. Tout en restant prudente, ça se sentait.
L’autre finit tout de même par enchainer. Mais le ton n’était pas le même, plus agressif, moins enrobé de cette ironie qui ne trompait personne.


« - Oui, qui êtes-vous ? « Le meilleur guide » ne doit-il pas commencer par se présenter ? »

Hybris ne se départait pas de son sourire avenant de secrétaire trop zélée. Il fallait faire les choses dans l’ordre. Elle fixa donc ses grands yeux verts et gris sur la néko, et malgré la fatigue et les cernes, l’attention qu’elle mettait dans ce simple regard remplaçait la présence et l’intensité ordinairement donné par un maquillage outrancier. Ces inconnues ne pouvaient évidemment pas faire la comparaison entre cette femme sans apparat qui se tenait face à elles, et la sophistication féminine d’une Hybris bien connue entre les murs de la Firme, mais dont elles-mêmes n’avaient aucune idée.
La militaris eut un petit rire maladroit, semblant se moquer d’elle-même alors qu’elle cachait un bref instant son visage derrière une main abusivement oisive. Elle semblait se moquer de sa propre étourderie, comme d’une chose arrivant tellement fréquemment que ç’en était devenu un comique de répétition.


« Evidemment, il faut toujours que j’oublie le plus important. Je m’appelle… »

Sa phrase sembla aspirée par une idée plus importante. Elle avait pivoté du côté de la chimère, son sourire s’affaissant légèrement pour devenir moins franc, comme si elle n’était pas ravie de ce qu’elle allait dire. Son ton restait pourtant à peu de chose près égal, avec cette touche insouciante, presque naïve, mais pourtant, personne ne pouvait être dupe. Elle fixait la main libre qui effleurait la muraille.

« Vous ne devriez peut-être pas trop toucher ce mur. Après tout, on ne sait jamais où une porte peut s’ouvrir et ce qui peut en sortir. Même moi je ne connais pas l’emplacement exact de toutes les ouvertures ! C’est un endroit tellement plein de surprises…»

Sa voix expira dans un souffle rêveur. Il y avait comme une intimité de façade dans cette phrase, une complicité feinte s’enroulant dans le mystère ou la menace. La comédienne amicale chantait « nous savons toutes ce qui peut arriver ici » mais le serpent dans l’ombre sifflait dans le même temps « le savez-vous, le savez-vous vraiment ? ».
Ce voile léger se dissipa quand elle détourna son attention du paquet de nerfs qu’était la chimère pour revenir sur la Néko, reprenant leur discussion comme s’il n’y avait rien de plus normal, comme si elle n’était pas consciente du malaise jeté par sa tirade précédente.


« Je m’appelle Hybris.»

D’ordinaire, miss Odd Gabriel aurait probablement feinté, se serait inventé une identité et un nom pour aller avec ce visage doucereux. Elle aurait inventé des sornettes, non pas dans l’espoir de les leurrer, mais seulement pour le plaisir de mentir. Mais elle n’était certainement pas d’humeur à se donner tant de mal aujourd’hui. Et puis elle n’avait laissé qu’une demi-vérité, un prénom sans nom de famille. Une bonne manière de se laisser du champ libre.

En vérité, elle était curieuse de savoir si ce prénom allait changer leur attitude. Allait-elle déceler une crispation dans leurs épaules, dans leur nuque ? Avaient-elles déjà entendu parler de l’enfant chérie d’Owen, de l’impitoyable militaris et son unité surentrainée ou encore de la plus notable réussite de la Firme ? Rares étaient les personnes à savoir plus que des bribes sur l’organisation de l’Ouest. Qui était son chef ? Owen Odd Gabriel était un nom qui se murmurait, mais parmi d’autres, plus ou moins réalistes, plus ou moins fantasques. Certains pensaient que c’était les décideurs de l’Est qui avait créé ce territoire de toute pièce, pour avoir une menace fantôme à agiter sous le nez du peuple, pour l’effrayer et le garder bien discipliné. D’autres chuchotaient qu’un des Princes des Démons s’amusait derrière les murailles en faisant des tests sur les humains. D’autres encore préféraient ne pas croire toutes ces légendes urbaines qui naissaient aux pieds des barbelés, supposant seulement qu’un riche oisif et ambitieux avait acquis ces terres pour y faire avancer la science en toute légalité. Les derniers enfin croyaient fermement que des créatures d’une autre planète avaient élu domicile ici et s’amusaient à découvrir toutes les facettes des Aïklandiens, les disséquant à leur guise sous le couvert de cette Firme, manœuvrant assez intelligemment pour que des humains travaillent pour eux, sans même se douter de ce qui se tramait.
Seuls ceux qui avaient côtoyé de près les scientistes ou les militaris étaient susceptibles d’en savoir plus. Etait-ce le cas de cette chimère ? Elle avait beau avoir été créée à la Firme et y avoir vécu au moins plusieurs années, elle pouvait tout aussi bien ne rien savoir. Mais le fait qu’elle se trouve ici aujourd’hui, ce retour aux sources devait bien signifier quelque chose. Les Hybrides qui ont eu l’opportunité de s’échapper ne reviennent jamais de leur plein gré. Sauf s’ils ont quelque chose à récuperer, une vérité à découvrir ou une vengeance à mener.
Ou s’ils fuient quelque chose de plus redoutable que la Firme.
Mais une telle chose existe-t-elle seulement ?


« Et qui ai-je le privilège de rencontrer ? Vous n’êtes pas de simples touristes n’est-ce pas ? »

Son sourire n’avait pas disparu mais il s’était fait moins mielleux, pour revêtir la courbe plus habituelle de l’ironie. Avec un geste décontracté, elle désigna la lance de la nerveuse.

« Ou alors nous n’avons pas les mêmes outils pour briser la glace»

Elle fronça légèrement son nez, un sourire plus pointu asséchant sa bouche. Elle s’apprêtait à faire remarquer qu’elles ne devaient pas avoir les mêmes règles d’hygiène là d’où elles venaient, quand un des hauts parleurs pendu à la muraille sortit de son mutisme en crachotant.

« Miss Odd Gabriel, nous avons trouvé des informations ! Celle à votre gauche, nous l’avons dans notre base de recherche, il s’agit du Projet B4I54. Fugitive depuis onze ans [Bal, j’ai pas trouvé exactement à quel âge ton perso s’est échappé, du coup j’ai approximé, mais à l’occaz tu me diras pour que j’édite ], elle a tué le docteur Tuker lors de sa fuite, ainsi que beaucoup de gardes en faction ce jour là, dont le Major Ridsko et le Colonel Fykh.
On a retrouvé plusieurs fois sa trace depuis, et on l’a soupçonne d’être à l’origine d’autres meurtres. Dont celui du Docteur Hanssel. Mais elle a toujours échappé à nos équipes.
L’autre… Elle n’est ni dans les dossiers des cobayes ni dans ceux des employés. Rien ne la lie directement à nous. Nous avons amorcé les recherches dans les fichiers civiles, on devrait la retrouver grâce au travail de traçage des nékos. Mais ça devrait prendre un peu plus de temps.»


Hybris ne savait pas si elle devait donner un sucre à ces braves petites fourmis pour avoir obtenu une identification, ou si elle devait leur taper sur le museau pour avoir d’un même jet révélé son nom complet et ruiné tout espoir de discussion amicale. A présent, elle pouvait sans doute courir pour obtenir des présentations cordiales. Elle eut un soupir affecté. La chimère-panthère était déjà à cran en arrivant, qu’est-ce que ça allait être maintenant qu’on connaissait son identité et qu’on exprimait le désir de la ramener dans sa cage?
Il faudrait vraiment qu’un jour ces gardes-chiourmes apprennent à agir avec tact. Ou à utiliser les talkie-walkie, plutôt que les haut-parleurs. Ils ont toujours une approche tellement frontale…
A vrai dire, Hybris n’était guère motivée pour une nouvelle traque. Le seul fugitif qui lui importait, elle l’avait déjà ramené dans les murs. Alors celle-ci pouvait bien courir comme bon lui semble.
Elle regrettait de ne pas se souvenir plus précisément du projet B4I54, de ses buts. Elle avait connu Tuker lorsqu’elle avait dû faire ses premiers pas parmi les scientistes. Pas franchement la période où elle avait été la plus encline à créer de nouveaux liens d’amitié à vrai dire. Peu de chose lui revenait sur cet homme et son étude, si ce n’est qu’il avait en parti utilisé le même protocole qui avait mené à sa naissance, des années auparavant. En partie seulement, rien de végétal ici, il avait seulement repris la méthode d’incubation pour se passer de mère porteuse, quelque chose comme ça. Puis il avait injecté différents gênes. Celui d’une panthère visiblement, mais pour les autres, ça resterait un mystère. Evidemment elle aurait pu demander aux militaris de détailler le dossier de cette chimère par le menu. Mais à quoi bon ? Hybris commençait à avoir une bien meilleure idée.

Depuis l’adolescence, l’enfant terrible de Lan Rei Ouest avait élevé au rang d’art sa capacité à faire entrer son père dans une colère noire. C’était même devenu un de ces passe-temps préférés, bien aidé par la rancœur. Mais avait-elle déjà eu autant besoin de mettre Owen dans une rage aveugle ? Si tu ne peux anéantir la puissance de ton ennemi, dirige la pour qu’elle te serve. Voilà une leçon qu’elle avait bien retenue.
D’ici peu, Owen allait découvrir le but de sa mission et la vraie identité de ce cher « Joseph Grahams ». Sauf si son regard restait braqué sur une autre épine qu’Hybris aurait consciencieusement placée sur son chemin pour qu’il s’empale dessus. Faire volontairement une erreur, pour faire enrager papa Owen. Voila qui pouvait en effet lui offrir un délai supplémentaire, une nouvelle assurance que Sam resterait son trophée. [ UNE DIVERSION! Désolée mais je pouvais pas ne pas la mettre]

La seule question était : est-ce qu’il en avait réellement quelque chose à faire, de cette chimère-fugitive ? Il y en avait des tas d’autres comme elle, échappés dans la nature, la Firme à leur trousse. Evidemment, leur capture ou élimination était toujours un bon point. Mais à part pour certains d’entre eux qui possédaient des informations cruciales ou pouvaient gravement nuir à l’Ouest, il n’y avait pas de réelle urgence. Alors quoi, si cette chimère-ci lui échappait malencontreusement ? Ca n’aurait probablement pas d’incidence en soi. Mais par contre, le fait que ça soit elle, Hybris, qui commette une erreur pareille… Ca ne pourrait pas être considéré comme un manque de chance ou de talent. Il saurait à l’instant même que c’était une faute intentionnelle, qu’elle avait décidé de les laisser lui échapper. Comment une chimère et une néko pourraient-elle s’échapper, non seulement face à elle, mais surtout, face à toute la ressource qu’elle pouvait appeler en renfort ? Un échec, ici, ne pourrait qu’être calculé. Et c’est justement ça qui pouvait faire entrer Owen en éruption.

Eon était sans doute déjà au courant de la visite de ces deux indésirables, mais on n’avait probablement pas alerté Owen pour si peu. La seule raison pour qu’il soit déjà au courant, ce serait qu’un des militaris de la garde ai rapporté le comportement étrange et furieux d’Hybris et sa décision de sortir seule pour aller à la rencontre des inconnues. Mais les gardes craignaient probablement plus la vengeance d’une Hybris ici, que celle d’un Owen là-bas. Il fallait donc leur donner de sérieuses raisons de parler d’elle.


« Je suppose que cet étalage d’information doit tenir lieu de présentation… A moins que vous soyez toujours enclines à vous présenter à moi par vous-mêmes, mais étrangement, j’en doute un peu. Mes collègues ont si peu de délicatesse avec les dames… »

Il n’y avait plus de sourire de façade, juste un calme extraordinaire, une froideur apaisée là où on aurait pu trouver de la fureur en d’autres circonstances. D’un geste fluide, elle décrocha le Glock dans le bas de son dos, son autre main en signe d’apaisement, espérant qu’elles n’allaient pas lui sauter dessus, pas tout de suite. Ca serait idiot de leur part de toute façon, le temps qu’elles la rejoignent, elle aurait déjà dégainé et tiré.
La bouche noire luit, et en trois baisers funèbres, fit tomber une nuit éternelle sur les seules caméras de la muraille qui couvraient cette zone. Les micros intégrés devaient être détruits également.
Aussitôt, le crachotement affolé émergea des haut-parleurs.


« Miss Odd Gabriel ?! Vous allez bien ? Que se passe-t-il dehors ? Pourquoi avez-vous fait cela ? »

Idiots. Même dans ce genre de circonstances, ils n’avaient toujours pas l’idée d’utiliser le talkie-walkie. Certes, c’était une technologie encore incertaine, peu répandue, mais tout de même.
En tout cas maintenant, c’était sûr, Owen serait informé du coup de folie de la fille.
Le seul problème était de savoir de combien de temps elle disposait maintenant, avant que les militaris prennent l’initiative de sortir de l’enceinte. Sans ordre de sa part, ils allaient rester réticents tant qu’un supérieur ne les aurait pas contactés. Et si les caméras et micro étaient détruits, le poste de surveillance en hauteur, bien qu’éloigné, pouvait s’assurer que la situation ne dégénérait pas et qu’Hybris était toujours en vie.
Par contre, pour les membres de son Unité restés à la Frontière, elle n’avait pas de certitude. Ils la connaissaient suffisamment pour savoir qu’elle n’avait probablement pas agit gratuitement. Mais accepteraient-ils de rester immobiles et aveugles ?
Hybris abaissa son arme, mais la gardant pour l’instant dans sa paume. Son attention revint sur les deux intruses.


« Je ne fais pas ça pour gagner votre confiance, vous pouvez en être sûres. Mais vous capturer me desservirait. Je ne sais pas ce que vous êtes venues chercher ici, si ce n’est des problèmes. Toujours est-il que vous tombez à pic pour moi. Je voulais mettre en rogne les têtes pensantes là-bas, et nous y voila. Le truc, c’est que la colère ne retombera probablement pas sur moi, mais bien sur vous. Alors si vous vouliez obtenir quelque chose en venant ici, demandez, c’est le moment. Que vous ne soyez pas dans les emmerdes pour rien au moins. Et si ça a la moindre chance de rendre les dirigeants de la Firme plus dingues qu’ils ne le sont déjà en ce moment, vous aurez ma bénédiction. »

Ses sourcils noirs s’arquèrent, comme incrédule du discours qu’elle tenait. Ces filles ne devaient pas comprendre grand-chose, et sa tirade n’aidait pas vraiment. A tous les coups, elles penseraient à un piège, mais peu importe de toute façon.
Elle avait déjà tapé bien assez fort dans la fourmilière.

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Dim 01 Avr 2012, 18:36

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C'était une bien étrange situation dont le surréalisme lui semblait particulièrement percutant. Elle devait veiller à ne pas le laisser la distraire, à ne surtout pas s'éloigner de la scène pour en devenir un témoin extérieur. Elle savait trop bien que le détachement dont elle pouvait faire preuve ne l'avait jamais mené à rien. Et dans l'immédiat, le danger était présent, bien que déguisé derrière un sourire d'une telle chaleur qu'il ne pouvait tout simplement pas être sincère, même s'il s'était agi d'une autre situation. Ses gestes, son regard, ses mots, tout était parfaitement agencé, parfaitement réfléchi, avec une minutie qui témoignait de l'amour que portait l'inconnue à la comédie. Cela la rendait d'autant plus redoutable.

Lorsque vint la question de leur identité, Kaleya fut surprise du grand vide qu'elle entendit résonner dans son crâne. Leur rencontre était tellement inattendue qu’elle ne trouvait aucune réponse suffisamment construite et raisonnée à donner. Ce fut donc presque avec soulagement qu’elle entendit une voix étrangement déformée retentir derrière la jeune femme. Presque. Un léger sursaut secoua son corps et la peur revint, brutale, devant cette démonstration de la puissance de leur technologie qui brisait le faux sentiment d'apaisement qui s’était peu à peu installé. Au final, elle était heureuse d’être rappelée à l’ordre : son esprit redevenait acéré.

Elle fronça les sourcils en découvrant qu’elle n’était pas dans leurs dossiers. Comment était-ce possible, alors qu’elle avait passé ces dernières années à leur échapper ? Ils ne pouvaient pas ne pas la connaître ! Pour un peu, elle en aurait été presque vexée. Mais c’était surtout une immense interrogation qui se posait à elle. Si elle était leur était inconnue, s’ils devaient faire une recherche à son sujet... qui donc la poursuivait depuis tout ce temps ? Et qu’est-ce que lui avait donc raconté le docteur Hanssel avant sa mort ? De qui parlait-il lorsqu’il avait énuméré la liste de ceux qui les avaient condamnés ? Mensonges ? Malentendus ? Une fissure s’élançait tout au long de son coeur, se creusait peu à peu pour se faire crevasse. Un vertige brouilla sa vision et pour un instant, un léger vacillement s’empara de son corps alors que son esprit, lui, manquait de s’effondrer. Les fondements mêmes de sa pensée étaient ébranlés. Elle avait fait fausse route. De bout en bout. Mais pourtant... Hanssel n’était-il pas l’un des scientifiques de la Firme ? Avait-il agi indépendamment de l’organisation ? Mais avec qui ? Et pourquoi avait-il prétendu que les nekos étaient bien leurs créations ? La voix du mur n’avait-elle d’ailleurs pas mentionné le «traçage des nekos» ? Toutes ces questions se multipliaient, telles les germes d’une maladie qui profiteraient de la chaleur d’un corps pour croître et mieux le ronger. Elle étouffait. Une étrange fébrilité s’emparait d’elle et elle ne souhaitait plus que fuir ce lieu, pour stabiliser ses pensées et démêler la toile complexe qui venait de se former dans sa tête. Une panique obscure pulsait dans son coeur à chacun de ses battements. Il fallait qu’elle parte, maintenant, tout de suite, loin, loin... La peur gonflait en elle, noyant peu à peu toute raison. Elle était prête à tourner les talons, sans explications, sans un regard en arrière lorsque la voix de leur mystérieuse interlocutrice interrompit net son délire. À cette occasion, elle réalisa que le silence s’était anormalement prolongé, révélant ainsi la réflexion intérieure de la jeune femme. Impossible de deviner ce qui avait traversé l’esprit visiblement tordu mal dissimulé derrière ses yeux qui jusque-là n’avaient affiché qu’une chaleur affable. À présent, ceux-ci avaient pris un éclat glacé, bien plus proche, semblait-il, de la réelle personnalité de l’inconnue. Encore une fois, elle fut presque rassurée de quitter l'hypocrisie qui avait marquée leurs premières paroles. Elle se sentait plus à l’aise dans son propre rôle, celle de la neko traquée, perpétuellement sur ses gardes et pourtant assez folle pour venir se jeter dans la gueule du loup. Un demi sourire effleura brièvement ses lèvres, aussitôt effacé par le geste de leur adversaire. Ses muscles se crispèrent brusquement, prêts à la propulser loin du danger mais d’une main qui se voulait rassurante, la femme l’immobilisa. Tout le corps tendu à l’extrême, le visage figé, Kaleya se força au calme. Quelque chose lui disait que dans ce nouvel univers, il suffisait d’un infime mouvement pour que sa vie soit fauchée. Après avoir survécu à tous les malheurs qui avaient croisé son chemin, elle aurait trouvé ça... dommage. Tout simplement dommage. L’objet noir que l’inconnue serrait dans sa main émit une espèce de hurlement assourdissant porteur de mort. La neko détourna le regard dans le vague espoir d’échapper au bruit. Mais à peine ses derniers échos se dissipaient-ils que la voix du mur crachota d’un air inquiet :


« Miss Odd Gabriel ?! Vous allez bien ? Que se passe-t-il dehors ? Pourquoi avez-vous fait cela ? »

Kaleya fronça légèrement les sourcils. Quoiqu’elle ait fait, la dénommée Hybris avait empêché ses hommes de les voir. Elle ne parvenait pas à déterminer si c’était une bonne chose ou non. Leur étrange interlocutrice lui apparaissait à présent comme de plus en plus instable. La neko s’interrogea un instant sur l’épaisseur du fil duquel dépendait leur vie. Elle l’estima distraitement du diamètre des cordages imposants que l’on trouvait sur les navires de Reilor mais les paroles explicatives d’Hybris la firent réviser son jugement avec détachement : le fil était fait de ces tissus fins, très solides mais qui finissaient toujours par se briser. Que ce soit dans quelques jours ou dans l’instant, le résultat serait le même. Cette sinistre certitude posée, elle s’attarda sur les mots de la femme. Ils semblaient invraisemblables mais elle les croyait. Parce qu’elle était certaine qu’il était aussi facile pour elle et ses hommes de les capturer que de claquer des doigts. Et encore plus aisé de les abattre. Venir jusqu’ici n’avait été définitivement qu’une pure folie.

Les raisons qui animaient Hybris étaient mystérieuses mais Kaleya était certaine que sa volonté manifeste d’emmerder les dirigeants de l’Ouest ne faisait pas d’elle une alliée, loin de là. Après tout, cela lui importait peu. Au final, la seule chose qu’elle avait réellement entendu, c’était qu’elle pouvait demander ce qu’elle voulait. Abruptement, sans la moindre transition ou réponse à tout ce qui avait été dit, témoignant de la confusion qui régnait dans son esprit, Kaleya lança précipitamment :


« Ils ont dit que je n’étais pas dans vos dossiers. Je ne comprends pas comment c’est possible, surtout après avoir été traquée tout ce temps par vos hommes. Hanssel lui-même me l’a confirmé, que la décision avait été prise ici ! Et puis, vous devez forcément garder une trace de vos créations, et c’est ce que sont les nekos pour vous non ? Je... »

Elle se tut trop brusquement, semblant soudainement prendre conscience de la panique qui transparaissait dans sa propre voix. Plus calmement, elle reprit doucement, une note suppliante dans son intonation :

« C’est bien ici que les nekos ont été créés, n’est-ce pas ? Ce sont bien les scientistes de la Firme qui sont à l’origine de notre existence... ? Ils ont dit qu'il existait un système de traçage de nekos, c'est forcément... »

Ses mots moururent lentement, agonisant encore quelques instants en un écho perdu dans le silence. L'ironie dont elle avait fait preuve quelques instants auparavant semblait avoir disparu pour laisser place à une gamine effrayée face à des forces incompréhensibles. Mais l'apparence ne comptait pas. Tout pour ne pas avoir à remettre en question sa haine. Tout pour ne pas avoir à reconstruire ses certitudes sur de nouvelles bases. Le reste ne valait rien.

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Mar 08 Mai 2012, 21:57

Ce sourire… Largement étalé sur le visage de l’inconnue de l’ouest, il se répandait en malice, supériorité et condescendance. Balsa voyait une enfant qui regarderait quelques fourmis ramper vers ses pieds, sachant très bien à quel point leurs mondes étaient différents et le peu d’effort qu’il lui faudrait pour écraser les insectes. Elle détestait cette expression qui s’accompagna d’une présentation avortée – elle se fout de nous – avant de se tourner spécifiquement vers elle. Le rictus s’atténua et le visage se fit plus sérieux. Sur celui de Balsa, les sourcils se froncèrent. Vint alors une mise en garde détestable. Détestable tout d’abord car aussi peu précise que possible. Peut-être devait-elle enlever sa main, peut-être sinon tomberait-elle sur une porte qui ouvrirait on ne savait sur quoi… Ce n’était pas crédible. L’inconnue voulait-elle lui faire peur ? Ou juste pénétrer son esprit en s’imposant comme celle qui prenait les décisions aussi insignifiantes qu’elles puissent être ? Ce n’était dit que sous la forme d’un conseil et la politesse était de mise, mais cela sentait l’embryon d’ordre et Balsa sentait son pouls s’accélérer, ses muscles se contracter doucement.

Ce fut face à Kaleya que l’inconnue se présenta enfin. Ce qui en temps normal n’aurait fait ni chaud ni froid à la chimère l’agaça ici d’avantage. Car Hyrbis, donc, s’était détournée d’elle comme on oublie le chien à qui l’on vient d’ordonner de se coucher. Calme toi, calme toi !... Elle ferma les yeux un instant, pendant lequel elle décolla sa main de mur. Seulement maintenant, parce qu’elle l’avait décidé et non pas l’autre. Parce qu’elle gardait le contrôle. Les yeux se rouvrirent et elle fit quelques pas vers Kaleya, faisant toujours face à Hybris. Si c’est vraiment son nom…

Comme les convenances l’exigeaient, la femme venue de l’ouest demanda en retour l’identité de ses interlocutrices. Elle ne se contenta pas d’une seule question pourtant, jouant à deviner la raison de leur présence, elles n’étaient à l’évidence pas de simples touristes en balade. Une pointe de reproche se fit même sentir dans la remarque suivante. Qui rappela à Balsa que le jeu des mots devait être joué prudemment. Si elles voulaient obtenir quelque chose, espérer une information ou savoir comment passer la frontière, elles devraient manier le langage avec habilité et discernement. L’exercice était dur pour la chimère qui se sentait bien plus sauvage que civilisée. Elle se promit de tenir sa langue et de ne se précipiter pour rien au monde, aussi difficile qu’il pourrait être de contenir sa colère.

Elle devait se raisonner. Se concentrer. Relativiser. La haine qu’elle avait pour l’ouest retombait toute entière sur cette Hybris alors qu’au final elle n’avait aucune idée de ses intentions, bonnes ou mauvaises. Certes son attitude n’avait rien de plaisant, mais pouvait-elle se targuer, elle, d’en avoir une correcte ? Elle était pourtant l’intruse ici. Elle et Kaleya n’étaient pas censées se trouver là, elles étaient en position de faiblesse, demandeuses, espérant grignoter quelques miettes des secrets de ce pays si bien gardé.

Cependant ces réflexions n’eurent que le temps de fuser, confuses et emmêlées, dans l’esprit de la chimère, car déjà un élément perturbateur faisait son entrée. Un grésillement jaillit du mur. Il se mut en voix retranscrites et ces sons firent remonter à la mémoire de Balsa des souvenirs fort déplaisant. L’image de sa « chambre » se projeta dans son esprit, puis celle de Tuker, des salles d’examen, des salles d’entraînement et d’expérimentation, et le visage de Tuker encore, flou, ceux de ses acolytes… Et les choses allèrent de mal en pis. Car les voix se mirent à débiter une quantité d’information à son sujet. « projet B4I54 » fit vriller ses entrailles et bouillonner le sang dans ses veines. Ce n’était pas tout. L’Ouest avait apparemment une excellente mémoire et Balsa était loin de l’anonymat qu’elle pensait avoir trouvé dans sa fuite. Ils étaient même au courant pour Hanssel… L’injustice qu’ils ne sachent pas que Kaleya avait trempé dans cette affaire ne fut pas relevée sur le coup par la chimère, qui luttait de tout son être pour ne pas exploser.

Ce furent donc tout ce qu’il y eut de présentation, comme le suggéra Hybris. Bien que Balsa ait souhaité la détromper en prenant la parole, elle se contenta de garder le silence et cela lui demanda un bien grand effort. La demoiselle Odd Gabriel n’affichait plus son sourire de vainqueur, elle avait à présent une expression bien plus neutre et sereine. Mais déterminée aussi. La preuve en fut la rapidité avec laquelle elle dégaina son arme et l’assurance de son geste d’apaisement en leur direction. Elle devait sentir la tension de Balsa, l’air devait être chargé de son électricité. La chimère eut un frisson à reconnaître la forme d’une arme à feu. Ses tympans vibraient déjà sous l’écho du coup qu’elle n’avait pas tiré. Des souvenirs lointains, sombres, qui se firent réalité au moment où la violence éclata, percutant le mur pour résonner dans toute la forêt. Pétrifiée, Balsa fixait le mince filet de fumée qui s’échappait du canon. Le corps d’Hybris, dans le coin de son regard, restait immobile. Et nulle douleur ne l’avait frappée, nul sang ne semblait répandu.

Le soulagement emplissait la chimère alors que les voix métalliques crachaient leur panique depuis leur rempart. Pourquoi ? Levant les yeux Balsa chercha les impacts sur le mur. Elle vit les machines en miettes. Là encore, des souvenirs refaisaient surface. Elle connaissait ces caméras mais personne ne lui avait enseigné leur fonctionnement. Elle se souvenait surtout de leur bruit lorsqu’elle se déplaçait et des reflets de lumière qui s’y glissait pour attirer son attention. Non, elle ne les aimait pas, son instinct lui soufflait de haïr ces machines l’œil sans cesse tourné vers elle. Elle réalisa alors, et ce fut un certain choc, que Hybris venait de briser cet inconnu angoissant. Et le discours qu’elle leur tint à la suite laissait penser qu’elle se trouvait plutôt de leur côté. L’urgence était palpable. Son coup d’éclat n’avait sans doute pas plu à ses coéquipiers derrière les crieurs artificiels. Et ils pourraient arriver aussi vite qu’elle, avec peut-être de plus mauvaises intentions. Il ne restait guère de temps avant qu’un drame ne se joue et cette demoiselle Odd Gabriel leur laissait l’opportunité de demander ce qu’elles voulaient.

Ce que Balsa voulait ?... Elle eut un certain vertige à considérer l’ensemble de choses qu’elle voulait savoir sur l’Ouest. Sur ce qu’ils possédaient de technologies et leur puissance. Sur leur politique si renfermée, sur les secrets qu’ils gardaient si jalousement du monde extérieur et sur les moyens sordides qu’ils employaient pour manipuler le vivant comme leurs machines. Mais il lui faudrait des heures pour assouvir chacune de ces soifs de connaissance. Et elles avaient au plus quelques minutes avant que le monde ne bascule dans un nouvel équilibre où les militaires de l’ouest seraient plus nombreux et les armes à feu tout autant. Il faudrait demander peu, attendre une réponse simple…

Kaleya prit la parole en premier, presqu’aussitôt qu’Hybris eut finit. Sans prendre le temps de réfléchir. Et pour cause, ce qu’elle avait entendu remettait en question une partie de son passé et ces informations lui semblaient incohérentes. Elle se calma un peu avant de reprendre. Naturellement elle s’interrogeait sur la création de ses ancêtres, sur leur passé et sur ce « traçage des nekos » dont elle, comme Balsa, venait d’apprendre l’existence. Elle semblait assez perturbée d’avoir entendu ces vérités subitement et elle en venait même à douter de l’origine de ses semblables. Sa dernière question s’acheva hésitante et sa dernière phrase mourut avant d’avoir trouvé un sens. Elle avait parlé sous le coup de l’émotion et se montrait ainsi vulnérable. Dangereux… Balsa s’enjoignit de garder la tête froide.

Le temps que la femme de l’ouest réponde, elle se creusa le cerveau pour choisir ce qu’elle allait demander. Par où entrer ne trouverait qu’un mensonge pour réponse – elles étaient quand même face à une garde-frontière… En était-elle vraiment une ? La chimère la reconsidéra un instant : ni son physique ni son caractère ne collait à l’image du simple garde. Même si la culture de l’ouest était sans doute bien différente de l’est, le doute s’était immiscé en Balsa et elle se demanda qui était vraiment cette Hybris Odd Gabriel. Un nom qui sonnait bien prétentieux à ses oreilles. Une seconde elle voulut lui demander « qui êtes-vous ? ». Mais c’était bien trop vague et la réponse n’aurait qu’un intérêt limité. Cependant elle ne savait toujours pas quoi demander au sujet de ce pays. Alors elle réfléchit à ce qui l’avait conduite dans cette direction. Elle voulait voir. Voir si des chimères étaient toujours créées dans les laboratoires. Voir ce qu’elles devenaient. Et tuer ceux qui les condamneraient à mort pour leur inutilité, par simple non-regret de détruire ce qu’ils avaient créé. La vie artificielle n’avait pour eux pas de valeur. Elle souhaitait leur montrer de la façon la plus claire que pour elle, c’étaient leurs vies qui n’en avaient pas. La réponse d’Hybris s’achevait et la chimère vint planter ses yeux dans les siens. Se forçant au calme et à la neutralité, elle sentait pourtant son cœur battre à tout rompre. Car elle allait entrer dans le vif du sujet, pressée par le peu de temps qu’elles avaient, et ce sujet allait très certainement déplaire.

- Qui décide de la création des chimères ? Qui sont le ou les responsables ? Je veux leurs noms. Une fuite fera rager vos têtes pensantes et on s’en sort toutes – elle jeta un coup d’œil rapide à Kaleya – sans ennuis.


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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Lun 11 Juin 2012, 00:11

A vivre entre les murailles de Lan Rei Ouest la plupart du temps, au sommet de la Tour Eon, pareille à un piédestal, Hybris en oubliait presque la réalité du monde dans lequel elle vivait. Elle se trouvait au centre d’une profusion incroyable d’expériences et de trouvailles déterminantes pour l’avenir de l’humanité, chaque jour, une nouvelle découverte pouvait l’étonner, annonçant des possibilités nouvelles, chamboulant à chaque fois sa vision du futur. C’était une vie incroyable à mener, avec cette impression d’entendre l’air siffler à vos oreilles car vous le traversez d’un trait, sans cesse à une vitesse vertigineuse. Chaque jour vous réservait son lot de surprises et de révélations, mais aussi ces frustrations, ces échecs avec lesquels il fallait savoir composer, apprendre à accepter, devoir recommencer à zéro, parfois. C’était un mode de vie stimulant, mais baignée dans ce progrès permanent, elle finissait par voir la vie dans son ensemble comme un immense laboratoire, un territoire peuplé d’expériences à menées à bien, d’objectifs à cocher sur son calepin.
Finalement, elle ne savait pas ce que ça faisait de survivre, de se battre pour s’accrocher à un fragment de vie et d’espérance. Bien sur, elle avait déjà été en danger de mort, plus d’une fois, elle s’était battue pour s’en sortir, pour elle, pour ses hommes. Elle avait été hantée par ces mêmes questions, revenant sans cesse, courant le long des années, muant en obsessions, en névroses, elle était partie dans de véritables croisades, dans l’espoir de leur trouver des réponses. Mais qu’était-ce sinon de l’orgueil, le besoin viscéral de gagner la partie, d’avoir le dessus sur son adversaire ? Une envie grondante de se prouver ce dont elle était capable, de ressentir quelque chose. De prouver jour après jour à Odd Gabriel que même si elle n’était pas véritablement sa fille, elle méritait de l’être, plus que n’importe qui dans cet Archipel. Qu’il avoue, au creux de son âme, que même un enfant issu de sa chair n’aurait pu lui ressembler autant.

Voir ces étrangères ici, venant braver les murs froids des Barbelés tout en se sachant en position d’infériorité, c’était autre chose. Elle ne savait pas si elle devait les admirer pour leur détermination ou prendre pitié de leur naïveté. Mais il y avait quelque chose de grandiose à les voir se débattre de toute la hauteur de leurs convictions, tout en se disant que d'une simple pichenette, elle pouvait décider de leur sort.


« Ils ont dit que je n’étais pas dans vos dossiers. Je ne comprends pas comment c’est possible, surtout après avoir été traquée tout ce temps par vos hommes. Hanssel lui-même me l’a confirmé, que la décision avait été prise ici ! Et puis, vous devez forcément garder une trace de vos créations, et c’est ce que sont les nekos pour vous non ? Je... »

« C’est bien ici que les nekos ont été créés, n’est-ce pas ? Ce sont bien les scientistes de la Firme qui sont à l’origine de notre existence... ? Ils ont dit qu'il existait un système de traçage de nekos, c'est forcément... »
 


Hybris eut un mince sourire. La surprise et l’angoisse avaient toujours cette capacité à trop faire parler les gens. Alors comme ça, la Neko aussi avait pris part au meurtre d’Hanssel hein ? Il fallait s’en douter, ces deux là n’avait probablement pas fait route commune par hasard. Hybris s’amusait de la confession involontaire de la jeune femme, visiblement bouleversée. Heureusement pour elle, les micros étaient hors service, ça faisait toujours une raison de moins pour les tireurs d’élite de shooter sans sommation.

« Tu parles des hommes de la Firme comme s’ils avaient ce statut gravé sur un collier autour de leur cou… Es-tu bien sûre de savoir qui tu fuis ? Tous les « méchants» du monde ne se cachent pas derrière les Barbelés, tu serais surprise du nombre de groupuscules qui s’active dans l’ombre pour creuser sous les pieds de ceux qu’ils ont pris en grippe. » 

La militaris se délectait intérieurement de jouer la voix de la conscience et du doute. Les rôles semblaient progressivement s’inverser entre les deux camarades, et celle qui avait été si calme jusque là basculait dans la paranoïa et l’incompréhension.

« Sais-tu depuis combien de temps ta race existe ? Visiblement pas. Sais-tu depuis combien de temps la Firme existe ? Non plus. Tout ce que tu as besoin de savoir, c’est que la race des nékos, bien que jeune, fut créée avant que la Firme n’existe telle qu’on la connait. Bien sûr, nos scientistes ont récupéré les notes de recherche, les quelques échantillons toujours viables et les cahiers de recensement des premiers spécimens. Nous n’avons rien fait de plus que de suivre du coin de l’œil ce que d’autres avaient créé avant nous… » 

A peine avait-elle finit que la Chimère l’interrogeait à son tour, d’une manière beaucoup plus froide et tranchante. Celle-ci n’en savait peut-être guère plus, mais en tout cas ses convictions étaient bien ancrées, et son envie de vengeance, visiblement pas prête à s’effriter.
Mais Hybris n’appréciait guère le ton soudainement autoritaire de l’hybride. Elle leur accordait une faveur, et l’autre se permettait d’exiger des noms ? Hum. Hybris décida de différer sa réponse pour un temps, préférant revenir à leur situation actuelle plutôt que de répondre aux interrogations de la deuxième « touriste ».


« Une fuite les fera rager c’est sûr, par contre pour ce qui est de toutes s’en sortir sans ennui… Tu es optimiste. » 

Hybris distilla un sourire polaire qui suffisait à chasser le moindre doute : ce n’est pas pour elle qu’elle s’inquiétait. Mais si elle relevait cette precision, ce n'était pas par pure mesquinerie ou cruauté: elle se montrait simplement honnête. Mieux valait qu'elles sachent d'emblée ce qui les attendait. Elles voyaient “l'aide” d'Hybris comme une aubaine, une échappatoire, alors que ce n'était que le début d'une longue suite d'emmerdes.

«Vous avez apparement l'habitude de fuire, mais croyez moi, ce qui vous attends après aujourd'hui... C'est encore autre chose. Si vous arrivez à ne pas vous faire tirer dans le gras avant la fin de la jounée, évidemment...  Ceci dit, autant différer ce moment. Et si on reste ici, vous faites une cible parfaite pour les tireurs des remparts. Et croyez moi, s’ils tirent, il n’y aura pas de fuite, pas du genre que nous souhaitons. On ferait donc mieux de s’éloigner un peu, si tu veux avoir une chance d’obtenir une réponse à tes questions, « Projet B4I54 ». Ils ne vont sans doute plus rester tranquilles très longtemps, autant ne pas leur faciliter la tâche. »

Son Glock toujours en attente au creux de sa paume, Hybris le soupesait, ainsi que les différents scénarios qui s’offraient à elle. Si les caméras et les micros étaient morts, rendant les gardes sourds et partiellement aveugles, la tour de surveillance, placée bien plus loin, pouvait toujours assurer un contrôle vague de la situation. Il fallait donc agir de manière à donner le change. Que pourrait-elle leur donner à voir ? Qu’est-ce qu’ils pourraient avoir envie de rapporter à Owen ? Quelle scène mettrait suffisamment le doute dans leur esprit ?
Elle entreprit de fouiller dans sa sacoche, tout en surveillant ses deux adversaires-complices du coin de l'oeil. Une main alourdit par le flingue, l'autre plongée en pleine exploration, elle leur exposa la suite des événements.


“Ca va être l'heure de tester vos dons de comédiennes. Je vais vous balancer un tube de sauvegarde, c'est une sorte de... Rah ce que c'est agaçant de parler avec des gens qui ne connaissent rien à la technologie... En bref, ça permet de stocker des informations, protégées par mot de passe. Je vous donnerais le code, que vous taperez sur les touches à l'extrémité. Vous le deverrouillerez, ferrez mine de lire ce qui apparaitra sur son écran. En réalité, rien ne s'y affichera, il est vierge. Mais ça, ils ne le savent pas, et croirons que pour une raison inconnue, je vous ai livré des secrets industriels ou que sais-je. Prenez un air satisfait, souriez, faites mine de me remercier et ramassez le tube dans l'un de vos sacs.”

Arrivée à ce point de son explication, elle trouva enfin le tube de transmission, pas plus long que sa main. En réalité, il était composé d'une sorte de double-tube: une fois le code correct entré, les deux tubes se désolidarisaient, et si on les écartaient l'un de l'autre, un écran d'une finesse de papier apparaissait, sur lequel les informations pouvaient s'afficher, quand il y en avait d'enregistrées. Ironie des concepteurs, quand on s'y attardait, on pouvait noter la ressemblance entre ce système et les vieux parchemins que l'on déroulait d'une manière assez semblable.
D'un geste désinvolte, elle se conforma au plan annoncé, leur envoyant l'instrument avant de dicter le code à taper. C'était à leur tour de jouer maintenant, et d'être assez crédibles pour les gardes de la tour, lui laissant le temps de penser à la suite.
Ce qui lui venait en tête était complétement dingue, et la fatigue aidant, ça lui paraissait génial. Elle en oubliait presque Samuel, son trophée, la véritable raison pour laquelle elle faisait tout cela. Ah, la provocation, ce vieux démon d'ado rebelle! Malgré les années, elle n'en avait jamais perdu le goût. Le plus beau c'était qu'il n'y avait presque jamais de réelles conséquences. Elle avait une théorie à ce propos: au fond, Owen devait culpabiliser de l'avoir priver des gens qu'elle aimait. Il ne regrettait pas, c'était certain, il avait toujours estimé avoir fait ce qui devait être fait. Mais il accusait ses caprices et ses coups de poignard dans le dos avec impassibilité, comme on tolère les coups de poing d'un gamin en colère, en se disant que peut-être ça le soulagerait, et parce qu'au fond, il savait qu'il le meritait. Oh, il allait être dingue quand on lui rapporterait le comportement de sa fille. Pendant des jours, peut-être des semaines, il y allait y avoir des représailles, des tentatives pour découvrir ce qu'elle avait livré à ces deux inconnues. Sauf si ces deux filles se faisaient prendre trop vite, et dans ce cas, la tempête serait vite étouffée, le subterfuge revelé par l'écran vide du tube. Mais elle allait faire en sorte de leur donner une petite longueur d'avance, de quoi laisser planer le doute suffisament longtemps.

Quel secret de la Firme se trouvait en pleine nature? Quel lien Hybris avait avec le projet B4I54, cette chimère criminelle et recherchée? Où l'avait-elle rencontrée, et quand, pourquoi avait-elle conclu un marché avec elles, à quel moment avaient-elles convenu de se retrouver ici, pourquoi devant la muraille, sous leur nez?
Il allait s'en poser, des questions. Mais jamais les bonnes. Charlie aurait presque pu danser un tango endiablé avec Samuel sous le nez d'Owen qu'il n'aurait rien remarqué, trop concentré sur la conduite de sa fille. Elle n'agissait jamais sans raison, il le savait, et l'absence de logique ici allait le plonger dans une reflexion tortueuse et labyrinthique. Il allait dresser une carte de possibilités, envisager les coups à venir, remonter dans ses actions précédentes pour essayer d'y trouver une cohérence et anticiper la suite des événements. Partie d'échecs grandeur nature. Mais ce qu'il ne savait pas, c'est qu'elle trichait allègrement, faussant toutes ses belles théories.

Hybris était terriblement confiante tout d'un coup. C'était certain, Samuel était hors radar, totalement invisible désormais. Elle sortit de sa rêverie jubilatoire, et designa aux deux touristes tombées du ciel une sorte de petite forêt de resineux qui s'égrainaient en pente douce, tout d'abord de manière disparate, puis de plus en plus dense. Ca serait le meilleur endroit pour elles pour repartir, les militaris ne pourraient pas tirer sur de longues distances parmi les arbres, qui leur offriraient une protection partielle.
Elle s'avança dans cette direction à petite foulée, encourageant les deux criminelles à en faire autant. Il n'était plus temps de s'attarder.
Au moment où elles atteignirent les premiers conifères, la bouche dans le rempart s'ouvrait une nouvelle fois pour cracher son flot armé. Hybris ne se retourna pas pour voir combien d'hommes en sortaient. Elle pressa les fugitives, accélérant l'allure, le glock toujours à ses côtés, sa main libre restant dans une des poches de la sacoche, de laquelle elle ressortait parfois, semant à leur suite quelques pépites inconnues qui brillaient un instant avant de s'enfouirent dans le sol.
Quand les troncs se dressèrent toujours plus proches, Hybris s'immobilisa derrière le plus large. C'était peut-être une perte de temps, mais elle avait dit qu'elle allait répondre à leurs questions, et il en restait toujours une en suspens. Elle se tourna vers la chimère et la fixa sans ciller. Elle voulait des noms. Elle s'imaginait que c'était facile, qu'une seule personne decidait de mixer tel ou tel élément pour créer un nouvel être, qu'il y avait un service de création des chimères, peut-être même un directeur artistique des greffes? Peut-être la moitié des scientifiques de Lan Rei Ouest avait participé à ces experiences. N'importe quel biologiste justifiant suffisament ses intentions pouvait monter un projet et lancer la création d'un nouvel hybride. Comment lui faire comprendre cette multitude? Comment lui faire réaliser l'innombrable?
Elle allait simplement le lui montrer. Elle voulait des noms, elle aurait des visages.
Hybris lança vers l'autre chimère cette essence psychique qui lui permettait d'implanter les visions de son choix. C'était comme un réseau de lianes grimpant à l'assaut de cet esprit-forteresse, l'aggripant, cherchant une faille, mais serrant tellement fort que la muraille finissait par céder, rongée par cette végétation dévorante. Les gens pensent trop souvent à protéger leurs corps, rarement leur esprit. Ce fut presque facile. Les scènes defilèrent en quelques secondes, visages en blouses blanches, créatures inachevées. Hybris aurait pu nommer certains visages, pas tous. Dans ce flou artistique, ses propres créateurs apparurent, le visage de Samuel lui-même se dessina en eclipse. Celui de son père vint clore ce défilé. Et le flash cessa, le lien se retirant en rampant.

Hybris se détourna sans tarder, passant immédiatement à la suite, et tant pis si B4I54 n'avait pas le temps de digérer. Au loin derrière eux, une première explosion étouffée se fit entendre, vite suivie de quelques cris. Les fragments avaient du distiller dans les hommes atteints le venin tétanisant. Ces petites mines étaient une solution parfaite pour entraver leurs poursuivants sans en tuer. Tout du moins, pas trop.
Elle coinça son arme à sa ceinture pour sortir de nouvelles merveilles de sa sacoche. Il s'agissait de petites grenades. Deux dans chaque main, d'un noir brillant et rondes comme des fruits mûres. La technologie avait décidement du bon. Elle regarda ces trésors avec le sourire du saboteur qui va saper sous les pieds de son propre camp. Pas question de les jeter de loin vers les deux inconnues cette fois. Elle s'approcha sans geste brusque, mais ne craignant plus vraiment d'attaque, trop sûre d'elle pour l'envisager réellement désormais. L'urgence de la situation jouait en sa faveur.


“Voila de quoi vous donner un peu d'air. Par défaut, elles exploseront à une distance de 100 mètres du lanceur. Ne les distribuez pas comme des pruneaux, gardez-les en dernier recours, vous serrez bien contentes de les avoir. Et attendez de voir le voyant bleu s'allumer là, sous la clé: je ne tiens pas à ce que vous me fassiez sauter avec, je ne les mettrais en service qu'une fois à bonne distance, grâce au boitier que je vais précieusement garder.”

Nouvelle deflagration, bruits de terre projetée contre les arbres, plus proche. Une deuxième suivie pratiquement aussitôt.

“Vous n'avez qu'à continuer tout droit, direction plein-est. La forêt courre sur des kilomètres, mais après vous devrez vous débrouiller, alors essayez d'avoir mis un maximum de distance entre vous et eux avant d'arriver à découvert. Moi je vais rester là et préparer un petit comité d'accueil pour ces charmants messieurs. Aller!”

La militaris souriait largement, à la fête. Plus de signe de comédie désormais, mais seulement de la jubilation noyant la fatigue. L'action et les coups d'éclats avaient cette faculté incroyable de lui faire oublier toute limite physique. Les soldats allaient être surpris de la trouver leur faisant face. Ils allaient rester un moment désemparés, ne sachant comment réagir. Comment devaient-ils se comporter si leur supérieure se dressait sur leur chemin, contrevenant à leurs ordres, allaient-ils oser se battre contre elle?
Hybris l'espérait.



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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Ven 03 Aoû 2012, 19:24

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Sonnée par les révélations moqueuses de leur étrange interlocutrice, Kaleya perdit pied avec la réalité. Elle entendit Balsa parler, songea que cela devait avoir une importance. Elle n’écouta pas. Elle essayait de mesurer les implications des dires de Hybris sur sa vie et c’était vertigineux. Elle prenait brutalement conscience de ses erreurs passés et de son erreur présente : elle allait se faire tuer pour avoir cherché la réponse au mauvais endroit. Mais elle ne pouvait se détourner de l’avenir sous prétexte que sa probabilité de survie s'amenuisait de seconde en seconde. À une vitesse folle, des ébauches de projets, d’enquêtes et de recherches tournoyaient dans sa tête pour disparaître, un à un, et laisser place à l’idée suivante. À l’instant où elle estimait une pensée irréalisable, elle l'oubliait aussitôt et aurait été incapable de s’en souvenir. À travers ce brouillard de réflexion, elle perçut la voix de leur ennemie-alliée et parvint lentement à placer son attention sur ce qu’il se passait autour d’elle. L’instinct de survie animal reprenait le pas sur le désir de vérité, plus humain. Le second ne pouvait se réaliser sans le premier. Il fallait fuir ce lieu, à tout prix. C’était la priorité. Son regard redevint alerte, son visage plus dur, malgré le doute et le trouble qui assombrissait encore ses traits.

Les paroles de la jeune femme n’avaient rien de rassurantes et l’espace d’un moment absurde, Kaleya eut envie de rire : elle avait toujours cru être traquée par la Firme et lorsqu’elle finissait par apprendre que ce n’était pas le cas, ils allaient commencer à la poursuivre.

Lorsqu’Hybris plongea la main dans son sac, la neko sentit tous ses muscles se tendre. Elle n’avait strictement aucune confiance en leur interlocutrice malgré ses paroles. Pourtant, elle n’avait d’autres choix que de l’écouter et de suivre ses conseils. Si elle avait été un chat, elle en aurait feulé de dépit. Comme elle n’était qu’en parti un félin, elle se contenta de feuler intérieurement.

L’idée exposée par la chimère était étrange et lorsqu’elle leur jeta le tube, Kaleya eut une brusque envie de le lui rendre sans se plier à son jeu. En lui obéissant, elles se condamnaient d’elles-même. Quelqu’un qui en savait trop était éliminé au plus vite. Ils ne prendraient pas la peine de vérifier si elles avaient bel et bien des informations, ils les tueraient ou les captureraient d'abord. L’aide empoisonnée d’Hybris la répugnait profondément et il lui fallut énormément de sang-froid pour réussir à jouer son rôle. Le regard échangé avec Balsa lui permit de se contrôler et lui rappela l’arme que tenait leur interlocutrice. Si elles ne lui obéissaient pas, elle n’hésiterait probablement pas à tirer et Kaleya doutait de leur capacité à esquiver cette mort invisible. Elle fit mine de lire, prit même la peine d’avoir l’air surprise. Puis elle adressa un sourire crispé à Balsa et la laissa ranger le tube dans son sac. Obéir aussi exactement à des ordres lui était si inhabituel... si désagréable. Elle avait le sentiment pénible que sa liberté venait d’être balayée en quelques mots et gestes.

En revanche, ce fut avec un profond soulagement qu’elle vit Hybris s’éloigner d’un pas vif, les enjoignant d’un mouvement de la tête de la suivre. Enfin, elles pouvaient fuir. Il n’y avait aucun regret cette fois-ci dans son assentiment. Elles coururent jusqu’au couvert des arbres. Kaleya, lancée dans son élan, peina presque à s’arrêter lorsque leur guide s’immobilisa. L’énergie à laquelle elle avait enfin laissé libre court rendait l’immobilité insupportable. Sans comprendre, elle vit la femme échanger un long regard avec Balsa avant de se détourner. Son amie sembla soudain sous le choc, coupée de la réalité, comme si à travers ce bref échange, quelque chose l’avait percutée. Elle n’eut pas le temps de l’interroger, un grondement sourd éclata loin derrière elles. Des cris vinrent y faire échos et Kaleya braqua un regard rempli d'un sourd reproche sur Hybris. Il devenait de plus en plus difficile de comprendre son attitude. Elle ne doutait pas que celle-ci soit responsable de l’explosion mais les hommes qui venaient sûrement de mourir étaient sous ses ordres... N’avait-elle donc aucune estime pour ses subordonnés...?

Avec un sourire inquiétant, la femme leur tendit alors quatre petites boules noires. À ses explication, la neko ressentit un étrange mélange d’émotions où la peur prédominait franchement sans pour autant parvenir à effacer une certaine fascination. Ce que ses hommes avaient inventé... c’était terrifiant, destructeur, mais si surprenant. Ce n’était pas de la magie, c’était... autre chose. Un instant, elle désira comprendre, par-dessus tout. Puis l’urgence de la situation la rappela à l’ordre et elle s’empara des armes. Elle en tendit deux à Balsa et jeta un regard interrogateur à leur étrange alliée. Mais celle-ci semblait avoir décidé de les abandonner là. Elle leur indiqua la route à suivre et les gratifia d’un malheureux «allez» comme seul adieu. Indécise, la jeune neko demeura immobile quelques instants, le temps d’observer le sourire de leur prétendue sauveuse, rempli d’une joie qui ne semblait pas simulée. Une nouvelle détonation, plus proche, ralluma en elle cette terreur première qu’elle avait ressentie lorsque Hybris avait détruit les boites noires accrochées à la murailles, un peu plus tôt. Vérifiant du coin de l’oeil que Balsa suivait le mouvement, elle reprit la course, soulagée d’avoir quelque chose de stable, de connu, à laquelle se raccrocher : le mouvement de son corps, le martèlement de ses pieds sur le sol, son souffle précipité par la course... Et ne penser qu’à la fuite, à rien d’autre. Ce qu’elle allait faire si elle survivait, ce qu’elle pourrait apprendre sur son passé... plus tard, plus tard.

Elle coururent longtemps, sans prononcer le moindre mot, par soucis d’économie de souffle. Elles avaient entendu pendant quelques temps des éclats de voix, des détonations, mais il était difficile de deviner l'issu de la confrontation entre Hybris et ses hommes. Ce n’était même pas certain que ce soit un combat. Néanmoins, elles n’eurent pas à affronter leurs poursuivants, et c’était la seule chose qui ait une quelconque valeur au final.

Malgré leur résistance physique et la nécessité qui les poussait à fuir, la fatigue vint peu à peu miner leurs forces. Kaleya sentait ses jambes s’alourdir à chaque pas, son souffle se faire difficile. Consciente qu’elles ne pourraient se permettre de pause avant longtemps, elle proposa à Balsa d’alterner marche et course. Elle n'était même pas certaine qu'elles pourraient dormir, la nuit venue, du moins pas si elles tenaient à mettre suffisamment de distance en elles et leurs poursuivants.

Le rythme de leur avancle devenu enfin un peu plus paisible, elles purent reprendre leur souffle, lentement. La jeune neko observait du coin de l’oeil le visage fermé de son amie. Quelque chose semblait avoir changé, en elle. Le silence entre elles était pénible. Lorsqu’elle se sentit enfin le courage de prendre la parole, Kaleya ne trouva rien d’autre à murmurer que :


« Je... m’attendais pas à tout ça. »

Soudain, tout ce qu’il venait de se passer lui semblait irréel. Avoir fait tout ce chemin pour en arriver là... c’était étrange. ç’aurait pu être décevant, mais Kaleya ne savait pas ce qu’elle venait chercher en allant à l’ouest et elle en avait appris bien plus que ce à quoi elle s’attendait. Balsa, en revanche... c’était probablement différent.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé tout à l’heure ? Tu semblais... différente, après qu’Hybris t’aie regardée.»

Elle se demanda un instant si elle n’avait pas imaginé le trouble passager de son amie et si celle-ci comprendrait ce à quoi elle faisait référence.
Après un bref silence, pour laisser le temps à la chimère de lui répondre, elle murmura presque davantage pour elle-même.

" Je me demande si on va réussir à leur échapper. Vu tout ce dont ils disposent, comme armes et comme fausse-magie... ils doivent avoir des véhicules, aussi. Plus rapides que de simples chevaux."

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MessageSujet: Re: Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]   Lun 13 Aoû 2012, 18:42

Hybris approuva Balsa, mais ne répondit pas pour autant, se contentant d’effleurer cette vérité : elles allaient avoir des ennuis. Un sourire se faufila sur ce visage impénétrable et les lèvres s’ouvrir à nouveau pour décrire ce qui les attendait. On allait les poursuivre, il leur faudrait fuir, encore et toujours, et si elles comptaient avoir une chance de survivre aux représailles à venir, il fallait partir maintenant. Un mince espoir se dessina en Balsa car son interlocutrice lui laissa comprendre qu’elle allait lui révéler quelques informations. Un brin de fierté brilla en elle aussi : elle n’avait pas donné son nom et c’était bien la seule chose que ces gens de l’ouest ne pouvaient savoir. Elle se promit de ne jamais leur livrer et toute insignifiant qu’était ce secret qu’elle garderait, il symbolisait le peu d’emprise qu’elle avait encore sur les choses, aussi elle s’y accrochait fermement.

Il était temps de partir, pourtant Odd Gabriel semblait hésiter. Plutôt que de s’éloigner dès à présent du rendez-vous avec les gardes aux intentions mortelles elle glissa une main dans son sac, l’autre tenant toujours l’arme à feu que la chimère surveillait du coin de l’œil. Tout en fouillant à l’intérieur, elle exposa son plan qui incluait une sorte de technologie propre à l’ouest, agacée apparemment des difficultés à comprendre que pourraient avoir Kaleya et Balsa. Ce qui ne manqua pas d’hérisser cette dernière, mais elle s’intima de rester calme, préférant se concentrer sur le scénario qu’il lui faudrait jouer pour… Pourquoi au juste ? Elle ne comprenait déjà pas vraiment en quoi effectuer les gestes attendus pouvait irriter quiconque : qui serait témoin de leurs actes ? Mais au-delà de ça, c’était l’ensemble de cette comédie qui n’avait pas de sens, à quoi bon prétendre donner des informations ? C’est à ce moment là que la chimère commença à réaliser : toute cette mascarade n’était qu’un jeu au centre duquel se tenait cette femme trop pleine d’assurance. Kaleya et Balsa n’étaient que des pions, des jouets, des accessoires servant les intérêts égocentriques de leur interlocutrice.

Ce fut la neko qui attrapa le tube, pièce centrale du jeu qu’elles devaient jouer, et Balsa vint se placer derrière elle pour observer l’objet par-dessus son épaule. C’était surprenant, quoique ça n’ait aucun intérêt. La chimère examina cette technologie et l’air qu’elle eut devait être celui qu’aurait provoqué la découverte d’une information intéressante : ses traits ne bougèrent pas. A quoi bon forcer son expression ? Qui pourrait les voir ? Et quand bien même, une attitude intelligente de la part de réels saboteurs était de ne pas montrer leur réaction à chaud.

Cette contemplation vide de sens ne dura pas. Hybris leur indiqua d’un geste la forêt qui naissait à quelque distance et s’y dirigea, suivie de près par la neko puis la chimère. Leur pas était vif et il se fit course quand dans leur dos des roulements mécaniques et des foulées lourdes résonnèrent, révélant que la partie de chasse commençait à l’instant. Les arbres eurent tôt fait de dissimuler les trois fugitives et bien que l’on entende toujours les troupes à leur trousses, Hybris marqua bientôt un arrêt qui ne manqua pas de surprendre Balsa. Surprise elle le fut d’autant plus lorsqu’elle constata les pupilles dardées dans les siennes, comme si cet arrêt lui était imputable, et les sourcils de la chimère se froncèrent doucement.

Au bout de ses doigts, à la pointe de ses pieds, Balsa sentit des picotements irréels qui grimpèrent le long de ses membres. Sa poitrine sembla comprimée et sa respiration se fit pénible, avant de cesser tout bonnement, alors que des scintillements crépitaient dans son champ de vision. Puis ce fut le noir et la détestable sensation de ne plus rien contrôler. Avait-elle les entrailles nouées ou était-ce son crâne qui lui faisait horriblement mal ? Balsa se trouvait dans une autre réalité qui provoqua chez elle une angoisse infinie : elle ne comprenait rien. Mais le pire était à venir et il vint, violent, choquant, dévorant son être et l’assommant d’une foule d’images qui se succédèrent bien trop vite. Elle vit des dizaines de visages, humains et inhumains, tous inconnus et pourtant désagréablement familiers. La chimère ne réalisa ce qu’il venait de se passer et ce qu’elle venait de voir qu’une fois la magie interrompue. Et il fallait courir à nouveau… Le premier pas releva d’un effort inconcevable, pourtant elle le fit, et son instinct eut tôt fait de reprendre le dessus : la course reprit comme si rien ne s’était passé.

Quelque distance et quelques explosions plus loin dans la forêt, Hybris se sépara d’elles. Ce qu’elle raconta à ce moment, l’utilité et le fonctionnement des armes qu’elle leur offrit alors, rien de tout ça ne trouva une quelconque résonance dans l’esprit de Balsa. Car, toute à la fuite que son corps se trouvait, son esprit était encore entravé dans l’illusion trop réelle que la femme de l’Ouest lui avait offert. Ils étaient si nombreux, ces scientifiques jouant avec la vie, et plus encore l’étaient leurs créatures. Jamais Balsa ne pourrait venir à bout de ces hommes au-dessus des lois de la nature, comment avait-elle put seulement y prétendre ? Elle était seule, Kaleya n’avait pas son ambition vengeresse, et surtout elle était faible. Face à la technologie, face à l’immensité de l’ouest et l’infinité de personnes qui, pour elle, méritaient la mort. Même cette seule Odd Gabriel l’avait tenue en respect, couchée comme un chien qui reconnait son supérieur, tout au long de leur rencontre, venant l’achever par son pouvoir contre lequel elle n’avait eu aucun moyen de lutter. Perdue dans ces pensées, elle avait prit les petites balles noires machinalement et machinalement elle se remit à la course, suivant Kaleya qui devenait son seul point de repère dans le flot de la réalité qui la submergeait.

Encombrée par la lourde lance qu’elle tenait toujours dans sa main droite, Balsa compensait ce désavantage sur son amie par la longueur de ses foulées. Ainsi, elles avaient à peu près la même allure, qui était maximale. Le voyage les avait rompues à l’effort et leurs muscles s’étaient bien développés. Cependant la fatigue les saisit bientôt et il leur fallut jouer de phases de marches rapides, de trots habiles et de courses précipitées, conservant un équilibre entre ces allures pour ne pas vaciller. Il fut un moment où elles se trouvèrent à bout et elles choisirent de croire que leur avance était suffisante : elles s’accordèrent une marche que l’on aurait pu qualifier de paisible.

Suant de tout son être, presque à bout de souffle, Balsa du consacrer une volonté immense à la lutte contre l’envie de s’effondrer et se libérer du poids de son corps éreinté. Il ne fallait pas s’arrêter maintenant, même si elles avaient fait disparaitre derrière elles les bruits de leurs poursuivants, même si le soleil plongeant dans la forêt indiquait qu’elles avaient fuit si longtemps, il ne fallait pas céder à l’envie de s’asseoir qui leur couperait les jambes et encore moins à celle de dormir qui les mènerait à leur perte. Il fallait marcher, encore, fuir, toujours, toute aussi déplaisante qu’était cette idée.

La déception était palpable dans les mots de Kaleya qui crevèrent le silence. Entendre la voix de la neko rappela à Balsa qu’au-delà de leur fuite, il y avait tout ce qu’elles avaient pu apprendre ce jour. Même si c’était futile, même si pour elle l’histoire des nekos n’avait qu’une valeur anecdotique, elles avaient vu la frontière. Victoire bien maigre face au lourd échec qu’elles avaient essuyé : elles n’avaient pas pu passer et elles s’étaient faites écrasées par cette Hybris comme par cet Ouest impénétrable à la technologie trop avancée. Etait-ce contre les évènements ou sa propre faiblesse ? la chimère sentait la colère monter en elle, gout amer. Puis la neko l’interrogea sur ce qu’il s’était passé avec Hybris. Question légitime, mais comment répondre ? Elle n’avait plus la force de chercher ses mots et elle entrouvrit les lèvres avant de bien savoir comment formuler sa phrase. Ce qui lui laissa le temps de constater à quel point sa gorge était sèche, elle avait si soif.

- C’était… elle m’a montré les scientifiques, leurs expériences… il y en a tellement…

Cela suffisait-il à se faire comprendre ? Balsa l’ignorait mais elle n’avait pas la force de pousser ses explications plus avant et surtout pas les mots pour décrire l’illusion dans laquelle elle avait été jetée. C’était énervant, vraiment, et plus encore de comprendre à quel point ce voyage avait été dérisoire. Le moral à zéro, elle s’intima le silence, ne voulant à la fois pas se révéler si faible, même face à son amie, et à la fois ne pas transmettre la noirceur de ses pensées. Cela ne servait à rien, Kaleya avait vu comme elle l’impossibilité de franchir le mur. Et comme elle elle devait être déçue, pire encore, perturbée d’apprendre que tout ce qu’elle avait tenu pour vrai n’était qu’une vision de son esprit, totalement erronée. Qu’avait dit exactement Hybris au sujet des nekos ? Ils n’avaient pas été créés par la Firme, ils existaient d’avant. Mais ils étaient apparemment toujours répertoriés et suivis sur l’archipel. Le pouvoir de l’Ouest était décidemment bien trop grand…

L’inquiétude était palpable dans ce que murmura la neko. La crainte d’être rattrapées, la peur de leurs moyens bien plus puissants que ceux des peuples de l’Est. Balsa compatissait, mais se morfondre sur leur misère ne mènerait nulle part. Leurs foulées toujours calmes, elles reprenaient leur souffle peu à peu et bientôt la chimère sentit qu’elle serait prête à courir de nouveau. Sa main gauche vint sans qu’elle y réfléchisse attraper l’anneau qui se balançait à la chaîne autour de son cou, puis se glisser dans la poche où elle avait rangé les boules explosives offertes par Hybris. Une grimace vint barrer son visage et aussitôt elle s’arrêta.

- Je comprends vraiment pas ce que cette Hybris nous voulait. Elle nous a peut-être aidées, mais j’ai l’impression qu’elle se jouait surtout de nous…

Elle sortit les petites armes de sa poche, les fit doucement rouler dans sa paume et souffla :

- Ces machins là font du bruit, je crois que maintenant qu’on a semé les autres, ils seraient juste bons à nous faire repérer.

Elle les posa délicatement sur le sol, les contempla un moment, puis ses yeux les quittèrent pour ne plus jamais y revenir, préférant accrocher le regard de la neko.

- Kal… Ils vont chercher deux filles aux visages rayés, ils ont les moyens comme tu dis, je le sens mal, très mal…

La conclusion à laquelle elle en était arrivée lui fendait le cœur, pourtant elle s’était résolue.

- On devrait se séparer. Ca brouillera nos traces, on sera plus discrètes… Et je préfère que l’une de nous au moins en réchappe plutôt qu’on y passe toutes les deux.

Ce n’était pas de bon cœur qu’elle faisait ce choix mais il lui semblait le plus sage. Kaleya ne semblait pas enchantée de l’idée non plus, mais elle était raisonnable, elle comprendrait. L’envie de la prendre dans ses bras était grande, cependant effectuer le rituel du passage de l’anneau pour s’accorder cette chaleur humaine qu’elle désirait… ça la répugnait. Elle serait forte, ne laisserait pas de larmes apparaître et ne ferait pas durer ces adieux.

- Bonne chance Kaleya Lhil, tache de pas mourir !

Le sourire qui se glissa sur ses lèvres était le plus sincère qu’il soit, bien qu’elle ne s’en rendît même pas compte. Elle inclina doucement la tête, signe discret du profond respect et de l’amitié qu’elle avait pour cette compagne de route avec qui elle partageait tant. Puis tourna vivement sur sa gauche et bondit par dessus une rangée de fougère avant de prendre un trot vif. Elle ne retourna pas, aussi dur que cela s'avéra, elle ne montrerait pas ses yeux brillants sur le point de fondre. L’instant d’après elle se savait disparut de la vue de Kaleya et ne pouvait plus que s’accrocher à ce mince espoir : elles se retrouveraient, elles vivraient toutes deux et se retrouveraient quand le temps aurait fait son affaire et que la menace aurait disparut.


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Dernier jour de marche vers l'ouest [Kaleya, Hybris]

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