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"Homme libre, toujours tu chériras la mer !"
"La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent."
"La sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit."
"Il est des moments où les rêves les plus fous semblent réalisables à condition d'oser les tenter."
"Le voyage est une suite de disparitions irréparables."
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
"Dieu nous rêve. S'il s'éveille, nous disparaissons à jamais."
"Nous trouverons un chemin... ou nous en créerons un."
"Le rêve de l'homme est semblable aux illusions de la mer."
"Il n’est pas de vent favorable, pour celui qui ne sait pas où il va…"
"Il y a trois sortes d'hommes : les Vivants, les Morts, et ceux qui vont sur la Mer."

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 La démone et l'oiseau [PV Colombe]

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*Démon*

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MessageSujet: La démone et l'oiseau [PV Colombe]   Lun 24 Mar 2014, 02:49

La soirée tirait enfin à sa fin, et la salle de ma taverne, de bondée, était devenue presque calme, repaire malheureux mais non moins classieux de quelques erres perdus dans l'alcool. Certains riaient, d'autres prenaient déjà de l'avance sur leurs rêves, regard perdu dans le vide. D'autres encore prenaient un repas tardif, fourbus par leur voyage et pressés de trouver le confort d'un lit. Nareil, redescendu de son estrade d'artiste et les poches remplies de piécettes de bronze, assurait la fin du service sans grand problème, et déjà Nox terminait d'essuyer comptoir et verres.
Oui, cette fois, l'heure de la délivrance approchait.

Jetant un coup d’œil à mon ami et associé, je surpris dans ses yeux la même impatience que je ressentais. La potion que l'ange apothicaire nous avait fourni pour l'aider à supporter et contrôler son nouvel état fonctionnait à merveille sur le plan physique, mais elle ne calmait pas aussi bien ses sombres appétits... Je l'avais vu lorgner plusieurs fois sur les assoiffés du comptoirs, ceux qui s'approchent un peu trop, parlent beaucoup et que personne ne cherche à aborder... Ceux qui étaient sujets à venir peupler ma nouvelle cave, mon nouveau jouet, à un moment ou à un autre.

Ils étaient déjà cinq, à attendre là dessous. Imbibés qu'ils étaient par l'alcool, je doutais fortement qu'ils aient pu retrouver le chemin jusqu'à l'antichambre, de l'autre côté du cellier qui cachait l'entrée des souterrains. Et même s'ils l'avaient trouvée, personne ne les entendrait, car j'avais parfaitement insonorisé le passage...
Je dois avouer que j'étais plutôt fière de moi, sur ce point. J'avais achevée le passage une semaine plus tôt, un peu avant ma rencontre avec Sheyn.
Je poussais un soupire inconscient en repensant à la créature céleste. Tant de blancheur, tant de pureté... Et pourtant, loin de me rebuter, elle m'attirait, m'attirait terriblement, car je sentais, là, sous la surface craquelée des apparences, un puits de folie, de possibilités, un puits merveilleux et instable...
Un choc contre mon épaule me tira de mes pensées. Il avait été causé par un client, un homme, faible et titubant, qui s'approchait un peu trop de mon piano. Je senti un grognement instinctif, primaire, fleurir dans ma gorge, mais ne le laissais pas sortir. Non, plus tard. Plus tard, la sauvagerie, le sang, l'ablation des limites. Plus tard, l'effusion. Plus tard, la colère.
Pour le moment, la récolte.

"Eh, brave homme !"

L'ivrogne se retourna, hagard. Ma musique et l'alcool qu'il avait consommé avaient teinté ses yeux de rouge et sa peau de pourpre. Il ne pensait plus très clair, c'était certain, et un brouillard épais dansait dans son regard. Il bafouilla difficilement, tout en tentant de garder l'équilibre :

"Nhh.. Moi aussi, je peux j.. jouer du piano "

Des cris moqueurs nous parvinrent d'une table non loin, où s'agitaient mollement un banc de marins imbibés. C'était manifestement un pari, un défi qu'ils s'étaient lancés quand l'alcool avait percé le mince mur de leurs inhibitions, et ainsi détruit le peu qu'il restait de leur instinct de survie.

"Je n'en doute pas ! Mais voyez vous, cet instrument, non content d'avoir une âme, possède aussi un corps bien fragile, et je crains l'avoir déjà bien fatigué pour ce soir... Mais peut être, à propos de fatigue et de corps, aimeriez vous découvrir nos... Services particulier ? De la jeunesse et de la fraîcheur, tout ce qu'il faut pour ragaillardir un bon marin comme vous.."

Il était évident qu'il ne comprenait quasiment pas ce que je disais, mais je me devais, pourtant, de détailler mon offre. Je le faisais toujours, pour m'assurer d'être couverte au cas où quelqu'un s’apercevrait de la disparition d'un camarade et viendrait fouiner. Officiellement, tous les... êtres malheureux qui se trouvaient dans mon souterrain étaient partis de ma taverne aux bras de mystérieuses beautés à la morale discutable.

Le pauvre erre, aillant vaguement tiré du lot les mots « jeunesse », « service » et « corps », comprit enfin de quoi il retournait et agita vigoureusement la tête, brisant presque son maigre équilibre.
Il agita les bras, déplaça lourdement ses pieds et enfin darda un regard brillant de convoitise vers moi. Je ravalais une grimace et l'invitait, d'un regard, à me suivre, alors que déjà, des cris me parvenaient de nouveau de la table des marins, teintés cette fois de jalousie.

« Eh, n.. nous aussi, on vhic... veut le zer.. Service spécial ! »

« Peut être la prochaine fois, les offres sont limités », lançais je avec un clin d’œil en faisant signe à Nareil de remplir leurs chopes une septième fois. Ça les distrairaient bien assez longtemps.

Une fois à l'abri des regards, je poussais sans ménagement l'imbibé dans l'antichambre, ignorant ses balbutiements outrés.
Je retournais en salle, et passais les quinze minutes suivantes à aider Nox et Nareil à remettre de l'ordre dans la salle pendant que les clients tardifs montaient dans leurs chambres, bavaient sur leurs tables ou sortaient se vider la tête et les intestins dans les rues presque vides du port. Une fois la salle majoritairement vidée, laissant à l'elfe le soin de s'occuper des derniers clients, j'invitais Nox d'un geste discret à me rejoindre dans le cellier. Là, en cette heure tardive, les ombres et le silence régnaient en maîtres. Déjà, l'impatience et l’excitation de la chasse faisaient briller nos yeux d'une même lueur malsaine.
Cette nuit, la pierre des souterrains allait être baptisée avec du sang.

Laissant enfin remonter à la surface le sourire froid, vibrant de folie, que je retenais depuis le début de la soirée, j'actionnais le mécanisme de la porte de l'antichambre. De l'autre côté, l'Humain vacillait toujours, un peu réveillé par la panique. Il nous regarda entrer, bouche bée, et je sentis clairement quelque chose céder dans son esprit au moment où Nox commença sa transformation. Son visage s'allongea, devenant museau, ses membres se tordirent et grandirent de façon peu naturelle, dérangeante, et il tomba à quatre pattes, grognant. Ce fut l'instant que choisi l'homme pour s'évanouir.
Démon et lycan côte à côte, nous l’ignorâmes, passant devant lui sans vraiment le voir.
Il n'était pas intéressant : nous les préférions vivants, le sang saturé de peur, l'énergie tendue, électrique. Quelque part au fond de mon esprit, je senti Ael se redresser, remonter un peu à la surface. Une vague de chaleur et d'amour me traversa, et j'y décelais une excitation semblable à la mienne.
Bien.
Nous étions trois tueurs en quête de nos proies, la nuit s'offrait à nous, et la flûte en ma main me promettait chasse et souffrances.
Je n'avais pas ressenti ce genre de bonheur depuis si longtemps..

oOo
Cela avait été rapide. Trop rapide peut être. Mais tellement plaisant.
Je m'étais naturellement éloignée de la route de Nox. Même si les herbes l'aidaient à se contrôler et que l'énergie démoniaque dont j'irradiais le dissuadaient de s'en prendre à moi, je n'avais guère envie de se retrouver entre lui et une de ses proies. Aussi avais je pris un chemin différent, un couloir étroit au bout duquel, je le savais, je trouverais au moins un de mes... clients. Je ne savais pas vraiment comment ni pourquoi, mais je les sentais, eux, leur peur, leur douleur. Et l'odeur de leur terreur prenait un goût sucré, délicieux, sur ma langue.
Et en effet, je l'avais trouvé. Misérable, recroquevillé dans un coin sombre, il m'avait senti venir. Il était assis, pantalon crotté et chemise brunie, sur le sol rugueux du couloir, dardant des yeux effrayés autours de lui. Il avait glapit quand je m'étais agenouillée devant lui, souriante. Mais il n'avait pas pu fuir, oh non, même s'il aurait aimé. Même si j'aurais aimé, aussi, peut être.
Mais le regard plein de douleur, de désespoir et de peur à l'état brut qu'il m'avait lancé m'avait suffit.

« Pourquoi ? » Avait il soufflé, cherchant peut être par là à me soustraire la signification de sa vie même. 

« Parce que je suis un monstre, petit homme. Et parce que j'ai faim ».

Et puis j'avais sortit de ma manche le petit couteau que j'avais apporté. Il était beau, ce couteau, avec son manche en os et sa lame dentelée. Je lui avais donné, et il m'avait regardé, sans comprendre.
Alors, j'avais sourit. À nouveau.
Et j'avais porté ma flûte à mes lèvres...

Je repensais à tout ça, un petit sourire aux lèvres, en ouvrant la grille en fer qui fermait l'extrémité sud des souterrains. Elle donnait sur l'embouchure d'un petit canal, endroit discret parfait pour me nettoyer un peu avant de rentrer à la taverne. J'étais totalement couverte de sang à moitié coagulé, et si ce contact légèrement gluant me réconfortait, il risquait de ne pas être au goût de tous les citoyens, et d'attirer une attention indésirable sur ma personne.
Après avoir lancé un rapide coup d’œil à la ronde pour m'assurer que personne ne traînait là, je m'approchais de l'eau et y entrais, enlevant dans le même mouvement ma chemise, et plus tard mon pantalon. L'eau boueuse prenait autour de moi une teinte rouge, presque noire, et je frissonnais de plaisir sous le contact mordant du froid.
Quelle bénédiction, après la chaleur de la chasse..

Soudain, un « plouf » retentissant attira mon attention sur la droite. Dans les premières lueurs de l'eau, je pu tout juste distinguer des cercles ondoyer à la surface de l'eau, reflet de la chute de ce qui devait être un gros cailloux.
Mais voilà, les cailloux roulent et tombent rarement tout seuls. Très rarement.
Aussi me redressais-je, plaquant mes cheveux encore un peu encrassés vers l'arrière pour dégager mes yeux.
Je scrutais les environs, distinguant en effet un mouvement furtif sur la rive.

« Qui est là ? » Lançais je, sur le qui-vive, consciente du fait que mes vêtements -et donc ma flûte- étaient encore là où je les avais jeté sur la berge.
J'étais plutôt vulnérable, et je n'aimais pas ça.
« Je sais que vous êtes là. Montrez vous! »

J'espérais juste qu'il ne s'agissait pas de brigands ou de voleurs. J'avais déjà trop mangé.
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MessageSujet: Re: La démone et l'oiseau [PV Colombe]   Lun 17 Oct 2016, 22:33

J'ai marché toute la journée, je suis fourbue. Oh, j'exagère un peu, c'est vrai, je me suis arrêtée au moins deux heures dans un quartier désert, assise sur un banc en fer forgé devant cette si jolie librairie qui semble à l'abandon. Mais j'avais besoin de reposer mes petits petons, qui n'ont pas vu de chaussures depuis plusieurs jours et dont les plaies écorchées ne cessent de se rouvrir, semant sur le dallage des rues crades de petites perles rubis.
J'ai faim aussi, drôlement faim, si faim que j'ai longuement hésité ce matin, presque la mousse aux lèvres devant une cagette de pommes bien mûres au marché. Mais ma bonne conscience a bataillé ferme contre les grognements douloureux de mon ventre creux, et je me suis éloignée à petits pas pressés du marchand méfiant. De toute façon je ne suis plus en mesure de courir, et j’aurais certainement finie dans l’une de ces cellules humides, encrassées de déjections humaines (ou non d’ailleurs) et pleines de courant d’air, où la moisissure pousse le long des murs avec tant de vigueur qu’elle avalerait sans doute quiconque oserait y poser le doigt.

J'ai l'impression d'errer dans cette ville de malheur depuis si longtemps, alors que je n'y survis seule que depuis une grosse semaine. Je l'ai sillonnée de long en large, ait mendié à tous les coins de rue, me suis abritée sous tous les porches. Je connais les quartiers riches, pauvres, ceux qui craignent, ceux que les gardes surveillent de leurs yeux vitreux. J'ai repéré tous les lieux de culte, aussi, mais j'ai bien trop peur pour m'en approcher. Ne me malmènerait-on pas à la vue de mes grandes ailes charbonneuses ? Alors je me contente de marcher à longueur de temps, car ceux qui s’arrêtent meurent, d’une façon ou d’une autre.
Un frisson de dégoût et de peur me secoue de haut au bas. Sans doute est-il dû au froid, aussi. Enroulée dans ma lourde pèlerine, je traîne les pieds sous le ciel d’encre qui s’est abattu sur la ville. Sans hâte, je pousse mon corps exténué dans ses retranchements afin de rester en mouvement. Je ne m’arrêterai que lorsque j’aurais trouvé un coin relativement confortable pour me rouler en boule et y perdre connaissance ; la ville se chargera de me réveiller demain matin. Ou pas. Et puis, bouger me garde au chaud, maintient l’illusion réconfortante des ruisseaux de chaleur qui sillonnent mes membres, striant ma peau translucide de bleu, rouge, violet.

Mes ailes, mes magnifiques ailes aux plumes soyeuses et moelleuses, mes adorables compagnes de fortune pendent lamentablement le long de mon dos, mes cuisses, mes chevilles. La jonction entre elles et mon corps humain me fait terriblement souffrir ; je ne peux retenir un gémissement ridicule, mais je ne l’entends même pas. Mes poils se dressent subitement sur mon échine et un puissant spasme aspire mes dernières forces. Les bouts de verre brisé éparpillés sur le trottoir écorchent durement mes genoux alors que je tombe dessus, et un cri râpeux étrangle les dernières miettes de son que mes cordes vocales parviennent à produire. Je me sens mal, si mal, une angoisse sourde monte en moi et la panique me gagne. Mes oreilles n’entendent plus, assourdies par d’atroces sifflements qui résonnent dans ma tête, mais je jurerais avoir réellement perçu un bruit, un bruit tout proche, quelqu’un qui marche sans bruit et qui se cogne contre le mur, ou bien une respiration haletante. Est-ce mon esprit malade qui hallucine ?
Avec précaution, je pose mes mains au sol et tente de marcher à quatre pattes. Mes bagues tintent contre les petits bouts de bouteille éclatée, et renvoient à la lune les rayons qu’elle leur jette. J’avance lentement, sans but, sans vraiment savoir ce que je fais ni pourquoi je le fais. Dans la purée de pois qui s’élève entre mes deux oreilles, une idée, un ordre de mon subconscient me parvient difficilement. C’est quelque chose comme “hareng” ou bien… non, “attends”. Je me sens soudain oppressée, ma respiration est saccadée, et je prête l’oreille difficilement. La petite voix dans ma tête me dit plus distinctement “vas t’en !”, mais il est trop tard, quelqu’un me saisit par les cheveux et me tire en arrière si violemment que mes lèvres gercées qui s’ouvrent dans un hurlement muet craquent et se mettent à saigner le long de mon menton. Je n’ai plus de force dans les bras, plus rien pour contrer la poigne de fer qui me met debout et me bâillonne brutalement. Dans mon dos, je sens son autre main qui s’acharne à relever mon immense pull-manteau juste entre mes deux ailes, qui y parvient, qui caresse sans gêne ma cuisse, ma hanche. La main parvient à ma culotte, si petite et fragile, et dans une dernière tentative pour l’arrêter, je lâche totalement les jambes et glisse au sol. Dans ma chute, une pierre délogée du mur à mon côté tombe et explose sur le sol, laissant rouler vers le canal à quelques pas de là un énorme caillou qui plonge vers sa fin à grands bruits.

Mes yeux s’écarquillent lorsque j’entends une voix inespérée répondre :
-Qui est là ? Je sais que vous êtes là. Montrez-vous.
Les mains qui m’enserrent prennent peur et me pousse vivement sur le pavé avant de détaler dans la direction opposée, non sans avoir chuchoté une bordée de jurons.
Je suis sous le choc, je ne réalise rien, je ne sais même pas où je suis. En rampant, je m’approche du bord du canal et y laisse tomber mes bras nus. La lumière argentée de la nuit vient éclairer le visage anguleux d’un jeune homme blond, torse nu et que je dérange visiblement en plein bain. Je lève doucement la main vers lui et lui fait signe.
-Bonsoir. Ravie de vous rencontrer.
Ma voix n’est plus qu’un filet, et les sanglots que je tente de masquer transparaissent tout de même, mais je ne veux pas m’en aller. Là, tout de suite, je veux juste rester en la compagnie de cette personne qui, malgré elle, m’a sortie d’un sale pétrin. Juste un peu de compagnie avant mon retour aux sombres et froides rues de Reilor.

La bouche barbouillée de sang et les paupières entrouvertes, je souris.
"-Alors, on prend un bain de minuit ?"
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MessageSujet: Re: La démone et l'oiseau [PV Colombe]   Lun 24 Oct 2016, 14:33

Un pierre qui roule, qui tombe, qui éclabousse.
Un bruit de pas, de fuite, qui laisse une emprunte de peur et de dépravation dans l'air de la nuit.
Et un visage, bien étrange, bien étranger, qui apparaît dans mon ciel nocturne.


La tête penchée sur le côté, j'essayais tant bien que mal de remettre ces éléments à leur place. De faire fonctionner mon cerveau pour comprendre comment j'en étais arrivée là, à moitié nue dans un canal à l'eau glacée, devant cette ange noire au visage maculé de sang.
Mais réfléchir n'a jamais été chose aisée pour moi avec un estomac si rempli. Ou quelque soit l'organe qui me permettait d'ingérer l'énergie de mes victimes. Dans le doute, et par manque d'une meilleure connaissance sur mon propre organisme, “estomac” devrait faire l'affaire. Mais je digresse.
J'étais donc là, à la regarder, à laisser mon cerveau englué dans son contentement tenter de se mettre en marche. Ce qu'il fit, au bout d'un moment peut-être un peu trop long.
Le canal avait beau être légèrement plus bas que la ruelle qui le bordait, ma tête arrivait bien au dessus de l'ange. Pourquoi ? Ah, oui, elle rampait. Elle était allongée. Elle saignait.
Gravement ?
D'un coup d’œil, j'essayais d'évaluer les dégâts. Mais j'avais déjà vu tant de sang, ce soir là, que j'avais un peu de mal à déterminer ce qui était mortel et ce qui ne l'était pas.
Ciel, je n'aimais vraiment pas réfléchir après avoir autant mangé. Mes bras tremblaient encore un peu, effets résiduels de l’excitation de la chasse. J'imagine que mes yeux aussi trahissaient ma soif de sang récente, brillants et brûlant. Mais l'ange ne semblait pas être en état de le remarquer. Parfait. Enfin j'imagine.
Les dégâts, donc. Du sang sur le menton, et, de ce que je pu en voir en m'approchant un peu, aussi sur les chevilles et les genoux. Une peau pâle, mais n'était-ce pas une pâleur classique, normale ? Je ne savais plus.

Maintenant que j'étais plus proche d'elle, je sentais son aura. Je sentais son parfum, cette flagrance unique à chaque individu, porteur d'informations insoupçonnables et insoupçonnées. Et mon odorat, ou quoi que ce sens fut en réalité, me permit de comprendre un peu mieux ce qu'il s'était passé dans cette ruelle. Tournant la tête avec une vivacité telle qu'un craquement sec résonna dans ma nuque, je regardais dans la direction où l'homme avait fuit. Dépravation, abandon, désinhibition... un prédateur, de l'espèce la plus pathétique qui soit. N'aurais-je pas été aussi bien nourrie à ce moment, j'aurais sans doute essayé de le retrouver, pour le plaisir de le voir ramper devant moi, à mes pieds, pour le plaisir de trancher son petit corps et pour celui d'entendre ses cris plaintifs. Pour le plaisir de retirer du monde son aura pourrie, comme on arrache une dent cariée de la bouche d'un indigent.
Mais j'étais bien nourrie. Trop bien, même, mais cela, je l'ai sans doute bien trop répété déjà.

Je tournais de nouveau la tête vers la forme allongée au bord de mes thermes improvisées. Un peu tard, je me figurais l'effet que je devais donner, figée là au milieu de l'eau, proche et féroce, inquiétante sans doute. Silencieuse. Un peu tard encore, je m'aperçus qu'elle m'avait parlé. Parlé, comme lorsqu'on attend une réponse.
Répondre. Il fallait répondre.

« Ravie également. Je crois. »

Ma voix me fit grimacer. Rauque, vrillée, elle vibrait encore de cette folie qui m'avait envahie plus tôt. Celle de la faim, celle de la joie de tuer. Pas vraiment l'idéal pour mettre quelqu'un en confiance. Mais en avais-je envie ? Oui, oui, je pense. Au moins un peu. Une inclinaison.
Enfin, le fait que j'étais certainement encore couverte de sang se rappela à moi. D'un mouvement sec, je pliais les genoux, m'enfonçant dans l'eau jusqu'au menton.

« Bain de minuit ? Oui, on peut dire ça... Que voulez-vous, ma baignoire est bouchée, et je ne pouvais simplement pas attendre qu'elle soit remise en état. Cela dit, maintenant que j'ai de la compagnie, la pudeur m'oblige à y mettre un terme. »

Je glissais rapidement jusqu'à l'endroit où j'avais jeté mes habits, sans même lui intimer de ne pas bouger. Je doutais sincèrement qu'elle en fut capable. J'enfilais mon pantalon, mais abandonnais vite l'idée de faire de même avec ma chemise. Le tissus originellement blanc était presque uniformément imbibé de carmin, et encore légèrement humide. Je la jetais négligemment sur mon épaule, comme une bannière sanglante. Peut-être qu'elle m'aiderait à rejoindre ma tanière sans heurts. Peut-être pas. Ce n'était pas si important.
Je m'approchais de l'ange et m'agenouillais à ses côtés. Elle avait l'air épuisée. Pas simplement fatiguée, pas même éreintée par une journée de travail. Non, plutôt usée jusqu'à la trame, comme un tissus trop longtemps laissé à la merci du vent et de la pluie, rappé par le temps et les voyages. C'était du moins ce que me disaient ses vêtements. Et ses pieds.
Mais qu'avais-je donc avec les filles blessées aux pieds nus ? Une malédiction, peut-être. Une affinité, certainement.
D'ailleurs, pensais-je avec un peu de retard, j'étais bien mal placée pour critiquer, étant moi-même pieds nus pour l'occasion. Mes chaussures devaient toujours nager quelque part au fond du canal, conversant joyeusement avec les quelques poissons ou autres créatures peu recommandables qui parvenaient à y survivre.

Ses ailes, si noires, si pures, avaient l'air aussi usées et fatiguées que sa personne. Mais j'en aimais la couleur. Peut-être, étrangement, moins que celles de mon autre ange, mais ça n'avait pas d'importance. Cette fois, ce sentiment familier de répugnance de m’étreignit pas à la proximité de l'être ailé. Peut-être étais-je en train de m'habituer, simplement. Peut-être était-ce aussi que son énergie, son aura, s'accordait mieux à la mienne que celles de ceux de son espèce. Allez savoir.
Je n'ai sans-doute pas besoin de préciser que ma décision, à ce point, était déjà prise. Restait à savoir si elle s'appliquerait de force ou non. Peut-être devrais-je un jour transformer officiellement ma taverne pour ce qu'elle est en réalité, un refuge pour créatures abandonnées. Le refuge du Chat en Boite. Non, c'était simplement ridicule.
Je secouais la tête, tentant de rediriger ma concentration vers ce qui importait vraiment.

« Et vous, l'ange, que faites-vous à errer dans ces ruelles sombres à cette heure indue ? »

« Sans vouloir vous offenser, vous n'avez pas exactement l'air... en forme. »

Et c'était peu dire. Elle tenait plus du cadavre que de l'ange.
Ciel, qu'il me coûtait de parler. Si aligner deux pensées cohérentes me demandaient un effort aberrant, aligner deux paroles cohérentes s'avérait encore pire. Heureusement, j'avais suffisamment souvent répété la suite qu'elle coula presque naturellement de mes lèvres.

« J'imagine qu'un bon plat chaud et un lit ne vous ferait pas de mal. Une chance que je puisse vous proposer les deux, si vous acceptez de me suivre.  »

Mais voilà, accepterait-elle de suivre l'inconnu que j'étais ? Un inconnu couvert de sang et autres fluides, un homme qui plus est, sans aucune garantie qu'il vaudrait mieux que celui qui l'avait agressée plus tôt ?
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