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"Homme libre, toujours tu chériras la mer !"
"La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent."
"La sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit."
"Il est des moments où les rêves les plus fous semblent réalisables à condition d'oser les tenter."
"Le voyage est une suite de disparitions irréparables."
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
"Dieu nous rêve. S'il s'éveille, nous disparaissons à jamais."
"Nous trouverons un chemin... ou nous en créerons un."
"Le rêve de l'homme est semblable aux illusions de la mer."
"Il n’est pas de vent favorable, pour celui qui ne sait pas où il va…"
"Il y a trois sortes d'hommes : les Vivants, les Morts, et ceux qui vont sur la Mer."

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 Le Rituel

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MessageSujet: Le Rituel   Mer 17 Oct 2012, 11:08

Il y eut un instant de silence. Non pas de calme, mais d’attente, car il y avait une tension palpable. Et puis, tandis que le mutisme se rompait, l’orage éclata. La page de papier fondit dans les mains enflammées de la reine, voletant les petits morceaux de cendres. Elle se redressa brutalement, tapant du poing sur son accoudoir.

_Par les sourcils de Dante !

Elle jeta un regard circulaire dans la salle, ayant oublié qui s’y trouvait.

_Nura ! Garaiñe ! Réunissez tout le royaume ! Je veux voir mon peuple ici avant la tombée de la nuit !

Elles partirent au pas de course. Enfin, la rousse due tirer sur la manche de l’indifférente pour la secouer un peu, ce qui l’indigna profondément, mais elles régleraient leurs comptes plus loin. Vexeï, qui venait de lui apporter les nouvelles, ne comprenait pas la réaction fulminante. Il n’y avait rien lu de déplorable, les succubes étaient plutôt mises en valeur par le journaliste.

_Ça ne leur servira jamais de leçon…

Oanig s’était assise au bord de son trône, prête à rebondir à tout instant. Elle se massait le front du bout des doigts, lissant ses rides avec application. Ses sœurs la faisaient vieillir prématurément. Elles ne réalisaient pas qu’elle avait suffisamment d’artères à retordre comme ça ? Maintenir les pactes, créer les complots, garder le territoire, veiller qu’il y ait toujours du bétail, faire face aux évènements impromptus, le Rêve et sa ribambelle de problèmes qui approche, les taupes du désert qui envahissent le plafond, la démographie qui chute, ou pas, il faudrait refaire le compte… Une petite voix, émanant de l’entrée, rappela la reine à son présent. L’une de ces fameuses artères. En réalité, il y en avait même plusieurs en jeu, sous ses yeux. Gonflée d’un sang chaud, et fier. Un nectar juvénile, très fin sur les papilles de Vampire.

Elle passa les huit enfants en revue. Il y avait trois incubes, c’était toujours ça de moins à choisir. Une année particulièrement riche en chromosome Y, mauvais cru. Les cinq autres…


_Tu as leurs papiers ?

La nourrice rejoint Oanig d’un pas vif, lui tendant huit parchemins enroulés. Elle s’en saisit et les feuilleta attentivement. Un gamin commença à s’agiter, déjà remis de la crise de fureur de la grande dame. Il prit une claque sur le sommet du crâne et remis ses mains dans ses poches.

D’après les calculs qu’elle avait faits avec ses favorites, elles devaient transférer deux enfants seulement cette année. C’était bien, cela laisserait plus de sang à ses alliés, et signifiait qu’il y avait encore nombre de litres de sang de succubes intégrés à la hiérarchie des Manoirs. Mais qui choisir d’élever, et qui de sacrifier ? Même le morveux avec ses bouclettes blondes lui attirait de la sympathie. Peut-être qu’il serait doué de ses mains, et lui tisserait de fantastiques tissus pour ses robes extravagantes. Peut-être qu’il trouverait seulement une solution aux taupes, mais ça serait déjà appréciable de ne plus se prendre un seau de sable sur le crâne en sortant du bain. Ils étaient de son sang, ils étaient à elle, au royaume. Et elle les donnait en pâture aux sangsues. La politique…

La petite brune aux yeux verts était issue de Kahilem, une de celle qui a gardé la mémoire d’Enfer. Elle était d’office mise à l’abri. Mais pour l’autre, elle hésitait entre une petite au visage aussi rond et pâle que la lune, avec de longs cheveux bruns qui semblaient si doux et indisciplinés depuis son siège, et la fille d’une succube qu’elle appréciait pour son esprit, Maaré, mais qui semblait bien moins originale. Elle se leva, fit un pli de son jupon pour ne pas emmêler ses pieds nus dedans, et marcha silencieusement jusqu’à la lune. Elle avait un délicat parfum de rose. Son regard ne cilla pas pendant sa révérence.


_Dis-moi, mon enfant… Sais-tu qui était la reine avant moi ?

_Oui, ma reine. C’était Oxxaleï Harkaitz.

_Bien. Et connais-tu ce qui était son plus grand défaut ?

_Oui, ma reine. Elle croyait pouvoir dominer son peuple en le piétinant.

Oanig approuva d’un signe de tête. Elle tenait à ce que l’histoire des succubes soit bien ancrée dans la mémoire de ces futurs vampires, pour les enraciner à ce royaume. Et puis, aussi pour faire savoir aux créatures qu’elles rejoignaient qu’elles étaient fortes, et qu’il valait mieux se situer de leur côté. Elle se décala vers le crâne aux cheveux châtains. Le visage, moucheté, s’éclaira sans retenue devant son apparition, et la révérence qui fut très appliquée manqua de lui faire perdre l’équilibre. Celle-ci sentait le soleil, le sable chaud.


_Et toi, sais-tu quelle est la plus grande force de notre peuple ?

_Oui, ma reine. La solidarité féminine.

Sa voix était emportée, mais elle avait réussi à ne pas bégailler. Oanig n’aurait pas parié là-dessus.


_Exact. Mais qu’y ai-je apporté de plus ?

Elle réfléchit, affichant d’abord un visage calme, qui devint de plus en plus agité. Les yeux d’abord, s’arrondirent, tournèrent, papillonnèrent. Les lèvres se crispèrent, s’étirèrent dans un coin puis l’autre, se firent mordre par les dents. Les narines se contractaient. Les sourcils se fronçaient puis se soulevaient. C’était la danse des tocs. Pensait-elle seulement à respirer ?

La reine fit demi-tour, lui montrant son dos en signe d’échec. Otsana observait la scène sans mot dire à quelques pas de là. La distance fut calmement absorbée sous la plante des pieds de la reine. Son épaule vint trouver la chaleur de celle de sa jeune favorite. Elle était encore fraîche, c’était son premier sacrifice. Ce serait à elle de choisir. Oanig n’en avait plus le cœur. Elle tournait toujours le dos aux enfants, tandis qu’Otsana leur faisait face, se tenant comme lors d’une danse antique. Elle chuchota à son oreille :


_Je n’ai besoin que de l’une d’elle. Qui préfères-tu ?

Elle prit un moment de réflexion.

_La dernière est trop excitée. Elle pourrait nous mettre dans l’embarras. Mais j’imagine qu’elle est plus noble ?


_Ils ne sont pas obligés de le savoir…

Elle fit une demi-volte, prenant un sourire apaisant.

_Bien. Manille, tu peux les ramener à leur chambre. Prépare-les soigneusement pour ce soir. Et ce sera la robe blanche pour Céza et Jezmett.

Elle prit une respiration avant d’enchaîner, s’adressant à Otsana :

_Ce soir, lorsque nous serons tous réunis, je veux que le compte soit fait. C’est impératif. Pendant mon discours, que je sache à quoi m’en tenir pour conclure.

_Ce sera fait, Ain’Hoa.

Elle lui refit face, faisant tourbillonner son jupon de tulle rose. Sa main hâlée parcourut tendrement la joue de sa sœur :


_Ce sera fait sans bouder ?

Otsana esquissa un sourire.

_Pense à ce soir. Tu feras officiellement partie de mes Favorites aux yeux du monde, et tu n’auras plus à gratifier Gwenael de tes bons soins. Plus jamais.

* * *

SLIIIP

Les rubans de satin chantèrent en glissant dans les rivets d’or du corsage de la reine. Un soupir forcé échappa à ses lèvres sous la pression exercée sur ses poumons. Ses seins se bombèrent fièrement sous sa gorge parée d’une fine chaine et le pendentif en ambre vint se lover dans l’étroit creux de peau. Maintenant le serrage avec son genou dans le dos, Véheyna fit un nœud solide, puis recula pour contempler son œuvre. La reine était… Le dictionnaire humain n’était déjà pas adapté aux succubes, alors à leur reine ? Elle avait choisi un corset au décolleté en cœur d’un tissu rouge chatoyant et lisse. Dans son dos, l’espace de chassé-croisé des rubans assortis était ample, les panneaux s’arrêtant au niveau de la pointe de chaque omoplate. Par-dessus, sa Favorite l’aida à passer une dentelle prune très fine, sertie de minuscules cristaux, voilant son épaule droite et venant s’enrouler autour de sa taille, avant de glisser de chaque côté de la longue pente de ses jambes. Plusieurs volants se mélangeaient sous la large ceinture de satin rouge fermée par des liens mélangés aux rubans, fabriquant du volume dans le dos, sans masquer la fente libérant son déhanché du sol au pli de son aine gauche. Oanig poussa la queue de dentelle nouée à son épaule pour placer un large bijou de bras en or, tournoyant autour de sa peau dorée comme un serpent amoureux, duquel tombait de fins fils d’or retenant des gouttes d’ambre. Elle assortit à cela ses boucles d’oreilles et un bracelet. Elle n’aimait pas en porter trop, cela gâchait l’œuvre de la nature qu’elle était déjà.

Puis, elle recula à son lit et essaya de s’assoir au bord. Rien à faire, le corset ne lui céda pas plus de trente degrés d’amplitude de hanche. Elle soupira.


_Peux-tu me mettre mes bas ?

Véheyna sourit. La reine avait l’habitude des tissus fluides et lâches, dans lesquels ses formes respiraient et s’émouvaient en toute liberté. Elle aurait même passé son temps nue, si cela n’avait pas été trop rébarbatif pour les yeux. Selon elle, une reine ne devrait pas avoir besoin de porter d’atours pour qu’on sache immédiatement qui elle est. Et ses sœurs étaient tout à fait de son avis. Cependant, les vampires ne voyaient pas le pouvoir de cet œil-là, et elle devait se résoudre à entrer dans leur petit jeu aristocratique ce soir. C’était pour le pacte. C’était pour son peuple.

Elle put tout de même attacher ses porte-jarretelles elle-même aux jarretières en dentelle noire, tandis que sa consoeur nouait les attaches de ses escarpins vertigineux. Une fois les bas en place, plus question d’y toucher, la résille marque trop vite la peau. Elle s’admira dans son immense miroir au cadre en os, un bijou d’un de ses défunts incubes talentueux.


_Nous y sommes.

Dans le reflet, elle vit qu’une bretelle de la robe de Véheyna avait du jeu.

_Va faire retoucher ça.

Elle ramena ses cheveux soigneusement ondulés sur le côté, créant une vague aux reflets de sang contre sa joue, et sortit rejoindre son trône.

Le chemin se fraya naturellement parmi la foule qui ne pouvait entrer dans la salle, sous des courbettes respectueuses et émerveillées. Même après trente ans, c’était toujours aussi agréable. Elle ne se hâta pas, laissant sa jambe gauche se dévoiler hors de ses brassées de dentelle, puis la droite la rejoindre dans l’ombre, et recommencer ce manège chaloupé. Enfin, elle prit place sur le marbre brun. Levant la tête, elle fit le tour des têtes perchées aux balcons. Puis, elle revint sur la foule présente dans la demi-sphère. Otsana n’était pas là, encore occupée au recensement. Tant pis, il fallait commencer.

Elle se mit debout, regardant chacune et chacun de ses sujets dans les yeux. Sa voix se fit claire, et forte, lorsqu’elle entama :


_Succubes. Incubes. Peuple du Royaume des Rêves. Ma fidèle fraternité. Je vous ai réunies en ce soir de grande importance pour vous prier de ne plus vous mettre en danger.

Elle laissa un suspens, court.

_Comme vous le savez, comme vous le sentez, la nuit du grand Rêve approche et se presse aux portes de nos proies. Je sais votre faim. Je sais votre peur. Je connais la même frustration que vous. Mais nos dormeurs ne sont pas dépourvus de bon sens, et commencent à prévoir votre empressement de faire vos réserves pour cette nuit. Et ils vont nous résister !

Elle fit une nouvelle pause, afin de repartir sur une note plus enflammée.

_J’ai pu vérifier ce midi ce que je craignais, avec consternation. Encore nombre d’entre vous ne manque pas l’occasion d’aller directement se servir dans leur concours stupide de chasse au Rêve ! Je vous avais pourtant mises en garde à ce sujet ! Chaque année, c’est le buffet froid des débutantes, et chaque année, nous perdons un peu plus de notre grandeur ! Les terrestres ne sont pas tout à fait satisfaits à l’idée de nous servir de repas, et ils apprennent à se défendre contre nous. Et plus on ira servir de cobaye pour leurs stratagèmes de réplique, plus ils gagneront en puissance contre nous. Et ils s’en vantent témérairement dans ce chiffon de gazette !

Elle claqua sèchement la paume de sa main sur l’accoudoir, la passion montant encore d’un cran dans sa voix.

_Le compte des victimes démoniaques n’a pas été inscrit, mais je le connais. Nous avons déjà déploré la perte de neuf sœurs et frères dans leurs pièges hydriques, dissoutes comme de vulgaires sels de bains ! Allez-vous encore longtemps porter notre peuple à leur merci ? A la merci de tous ceux qui nous croient encore faibles et n’attendent qu’une occasion pour nous détruire ? Arrêtez de leur donner plus de matière à élaborer des pièges. Je vous le demande, allez vous restaurer ailleurs ! Je m’occuperais personnellement du spécimen qui a mis ce génocide en place.

La foule accueillit sa dernière déclaration avec des hurlements d’encouragement. Elle dut reprendre sa respiration, ses côtes se chamaillant avec les baleines en orichalque de son corset. Otsana était revenue discrètement près d’elle, et profita de son silence pour lui transmettre les chiffres. Oanig les regarda, et fut en peine pour ne pas brûler sa robe. Elle leva les mains afin de faire taire ses sujets. Puis, elle articula chaque centaine, chaque dizaine, et chaque unité avec dégoût:

_Six cent quarante-trois. C’est ce que nous sommes ce soir. Notre apogée remonte à l’aube du règne d’Harkaitz, lorsque nous étions plus de huit cents. Notre peuple n’a jamais été aussi pauvre ! Nous avons atteint un seuil critique, malgré notre politique de modération. Et il continue de plonger, à trop vive allure, les pertes n’étant plus compensées par les nouvelles arrivées. Cela ne peut plus durer ! Face à tous nos adversaires, nous serons trop peu nombreux.

Avait-elle toujours eu ce penchant pour la paranoïa, où était-il né dans l’accaparation du pouvoir ? Elle ne saurait le dire, mais elle savait combien leur race, récente, avait un statu bancal auprès des trois autres Princes démons. Et donc de leurs sujets, bien plus nombreux qu’elles. Et ses sœurs risquaient chaque jour de la payer à la moindre inattention.

_J’ai pour nous une solution. Je sais par avance qu’elle ne peut vous ravir, mais elle est nécessaire. Elle demandera un effort général, auquel je consens à participer moi-même ! Nous allons prendre notre destin en main ! A partir de maintenant, nous allons devoir enfanter intentionnellement afin de regonfler nos rangs. Dix enfants par an. Nos filles et nos fils grandiront dans l’ardeur et la fraternité de notre foyer ! Celles-ci ne seront pas offertes aux coups de dents pour sceller la paix, nous les élèverons dans notre mémoire collective et nos principes. Pour la fierté de notre race !

Les balcons craquèrent sous le tapage de leurs occupantes. Non pas qu’elles soient pressées de subir les affres de la maternité. Mais elles se soulevaient avec la reine, et consentiraient aux sacrifices nécessaires pour lutter ensemble. C’était dans ces moments-là qu’Oanig était le plus fière d’être une Démone des Rêves. Elle faisait partie d’une grande unité, que rien ne pouvait plus écraser. Et en plus, même dans la rage et les postillons, elles étaient toutes irrésistiblement charmantes. Quel autre peuple pouvait se vanter de ça ?
Elle rappela Otsana, pour lui donner le signal :


_Va chercher Manille, nous descendons.

Elle leva une dernière fois les mains :

_Succubes. Incubes. Peuple du Royaume des Rêves. Je vous donne ma confiance pour être dorénavant encore plus prudentes. L’épreuve que nous traversons, ensemble, prendra bientôt fin. Soyez patients. Pour celles qui ne se seront pas nourris à temps, il y aura ici une réserve. Tant que je serais là, personne ne souffrira de ce Rêve ! Et nous aurons ensuite tout le loisir de traquer les meilleures viandes de l’Archipel ! Ne vous-ai-je pas toujours protégé ? N’avez-vous pas foi en moi ?

Elle se délecta un instant de la réponse tempêtée, puis passa outre le tumulte pour conclure, debout face à ses sujets :

_A présent, je dois vous laisser pour la cérémonie annuelle du Pacte. Je vous remercie d’avoir toutes répondu à mon appel, interrompant les festivités du crépuscule. Si des succubes sont volontaires pour porter nos futures sœurs, rejoignez-moi ici demain, à l’aube. Et si j’apprends que des dissidentes sont retournées se jeter dans la gueule du loup… Je les punirais de mes propres flammes.

Elle traversa de nouveau la foule, sous les applaudissements, et prit dans les méandres des couloirs un chemin qu'elle parcourait rarement. Au fur et à mesure, les murs prirent une teinte rouge sombre que les flammes des torches semblaient faire couler sur le sol. Ses talons claquaient et résonnaient dans le tunnel .La fraîcheur s'empara de l'air. Elle était proche. Devant les portes closes, Manille, les enfants et ses Favorites attendaient. Oanig congédia la nourrice, inspecta les toilettes, et vint se placer devant. Il n'y avait plus qu'à attendre leur venue. Elle ne rentrerait pas avant eux.


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MessageSujet: Re: Le Rituel   Sam 10 Nov 2012, 17:31



Il en était à son sixième verre de sang de la matinée. Ironie des choses, son père devait se retourner dans sa tombe, lui qui n'avait que le goût de la tempérance et de la mesure à la bouche. Pezia leva sa coupe à la mémoire de son créateur dans un toast mental avant de s'enfiler ce qu'il restait du breuvage épais.
En réalité, la matinée avait commencé à 15h47 pour lui, il fallait bien le préciser. Se lever à l'aube, ça n'a aucun sens pour un vampire, jusque là, rien d'anormal. Quel interêt de s'agiter quand l'astre vicieux brûle tout autour, alors que la nuit se montre tellement plus amicale? Vraiment, Ghurol avait été le plus mauvais choix possible pour la race, on y cuit plus que partout ailleurs dans l'archipel. Mais justement, le choix, ils ne l'avaient pas tellement eu. Toutes les bonnes places étaient déjà prises il faut croire...
Mais aujourd'hui n'était pas un jour ordinaire d'après les grands pontes vampiriques, Casparek et Moroi en tête. Déjà qu'ils étaient plutôt insupportables, mais alors quand ils sont d'accords ces deux-là, on rentre encore dans un tout autre stade d'emmerde... A les entendre, il aurait fallut se lever aux aurores pour se préparer pour ce soir. Et évidemment, le Manoir entier grouillait au suite de cet écho.

La Veille du Rêve. Pezia avait toujours aimé ce moment de l'année. Aussi loin que remontent ses souvenirs, c'était déjà le cas quand il n'était qu'humain. D'un naturel peu patient, cette attente inévitable était pour lui un véritable poison, mais de ceux qui ennivrent et attisent encore le désir. Qu'allait-il voir sur l'Île? Son Rêve avait-il eut le temps de changer au cours de l'année? Ses plus profondes aspirations avaient-elles muté?
Trop fenéant pour réellement chercher un moyen d'atteindre l'île du Rêve, il se contentait très volontiers de son double onirique.

Mais maintenant, il fallait que ce rendez-vous annuel soit gaché par un autre, beaucoup moins fun. En tant que fils d'un des Ainés et futur successeur à ce titre, il avait déjà assisté au Sacrifice. Mais ce soir, ça serait différent. Il devrait y prendre activement part. Rien que le mot "activement" lui filait la nausée.
Trop de succubes. Trop de gamines. Trop de gamines succubes. Pas bon, pas bon du tout. Et tout autour, cette ambiance de conspiration, de pacte secret et souterrain, cette élite se réunissant pour un culte des plus glauques... Définitivement pas son trip. Et puis il y avait les cadavres de nourrissons emmurés dans cette grotte, des centaines et des centaines de cadavres ridicules qui conferaient pourtant à cette cavité une indicible pesanteur.
Les autres années, il avait déjà eu à creuser pour enterrer les sacrifiés. A cette époque, sa seule consolation était les jolies fesses des succubes, celles de la Reine remportant la palme. Au moins désormais, il y aurait un autre plaisir à y ajouter: le sang de jeunes succubes. D'après les rumeurs, il s'agissait d'un met exquis et dotant ceux qui en boivent d'une vigueur nouvelle. Evidemment, seuls les Ainés avaient accès à ce privilège, et quiconque braverait cet interdit en tentant de se nourrir à la gorge d'une enfant-démone se verrait sévèrement puni. La paix entre les deux races était à ce prix.
Ce soir, il saurait enfin si ce breuvage valait les louanges qu'il avait entendu.

Il allait aussi transformer une succube pour la première fois, et il ne savait guère si ce point l'excitait ou l'ennuyait. Augmenter sa descendance en temps normal pouvait déjà être une sacrée épine de rosier sauvage dans le pied. Il n'était pas vraiment du genre papa poule, expliquer toutes les règles de la race aux nouveaux transformés dépassait les limites de sa motivation et de sa patience. Leur apprendre comment bien se comporter en société, comment se mêler aux humains sans se faire prendre et se nourrir sans necessairement tuer sa proie... Ca faisait beaucoup trop d'énergie dépensée, et il n'était définitivement pas fait pour l'éducation et la pédagogie.
Pezia frissona et se resservie une coupe en pensant à Diane Moroi. Bien qu'elle soit aujourd'hui une vampire extrêmement loyale à son manoir, il s'agissait à la base d'une succube, que Cassandre -ou son prédecesseur, il ne savait plus trop- avait mordue. Un bel exemple de ce que le commerce des deux races pouvait produire de plus abouti. Oh bien sûr, ce n'était pas la pire des vampires auquelles il ait eu à faire, mais dans son genre, elle était quand même bien grattinée.

Le jeune homme n'avait pas envie d'avoir dans les pattes une Alterrée qui viendrait lui chercher des poux dans la tête. Apparement, ces gamines pouvait parfois se comporter comme le pire des enfants adoptés, dénigrant leur nouvelle famille, rendant la vie impossible à leur créateur. Et il n'avait clairement pas besoin de ça.
Mais on lui avait clairement fait comprendre que comme il s'agissait de son premier Rituel en tant qu'Ainé, il devrait lui-même transformer une des gamines lâchées en patûre. Même s'il ne devait y en avoir qu'une, elle serait pour sa pomme. Pas moyen d'y couper. Lui donner cette responsabilité diplomatique exaspérait Casparek au plus haut point, ce qui contrebalançait l'obligation. Narguer Dimitri était toujours une excellente motivation pour faire quelque chose.

Le jeune Aîné quitta enfin son fauteuil trop confortable, abandonnant son verre vide sur la table basse.
Il vint se planter devant son lit (king-size) où trônaient, avachis, les vêtements de cérémonie qu'on avait laissé là à son intention. Le col à jabots promettait un tel inconfort qu'il avait repoussé depuis plusieurs heures le moment d'enfiler sa tenue. Mais il n'avait plus vraiment le choix maintenant. Les autres devaient déjà l'attendre. On avait tambouriné plusieurs fois à sa porte pour le presser. Les gens de Casparek avaient l'habitude d'une ponctualité sans faille; séjourner dans son Manoir, même pour quelques jours, vous le faisait cruellement sentir.
Il enfila sans conviction le pantalon, la chemise et le veston, agraffa avec dédain le col froufroutant qui donnait l'impression qu'il bombait perpétuellement le torse. Au moins, voila qui donnerait l'illusion qu'il se tenait droit...
Un regard dans le miroir. Pas de doute, il faisait fils de bonne famille comme ça. Sans plus de soin, il quitta la suite qui lui était reservée et se dirigea vers la salle du conseil où les Aînés et les quelques admins au Rituel devaient se retrouver avant de se rendre dans les souterrains.
Evidemment, il ne restait plus personne, hormis une jeune vampire quelconque qui avait reçu la tâche ingrate de l'attendre et de le guider dès son arrivée. Il était donc si en retard que ça? Elle avait l'air blasé et ne lui laissa pas le temps de faire la conversation quand il arriva: dès qu'il poussa la porte, elle le fit partir en sens inverse, le poussant vers les étages inférieurs du Manoir.

Pezia tenta son plus beau sourire pour l'attendrir; elle n'était pas vilaine. Mais malgré tout son blabla de dragueur inveteré, la jeune femme desserra à peine les canines. Avait-elle peur que le retard lui retombe dessus et que Casparek le lui fasse payer, à elle? C'était bien la seule explication pour qu'elle résiste à son charme légendaire. Tout ce qu'il réussi à lui arracher, à défaut de ses vêtements, fut son prénom. Trÿa. Il lui jura qu'il la protégerait de la tyrannie de Casparek, qu'elle pouvait céder, il ne lui arriverait rien de mal avec lui. Il jura également qu'il la retrouverait après le Rituel, elle n'avait qu'à lui indiquer un lieu de rendez-vous. Mais rien n'y fit.
L'entrée des souterrains, enfin. Il en partait de chaque Manoir, mais par soucis d'efficacité, les Aînés se réunissaient toujours dans l'un d'eux à la Veille du Rêve pour partir du même point. Mesure censée éviter les retards, comme ce soir.
A sa grande surprise, Trÿa l'accompagna dans les coursives. Il pensait qu'elle repartirait, le laissant s'orienter seul dans le dédale creusé à même la roche. Les vampires de seconde zone n'était pas censés emprunter les souterrains. Peut-être voulait-elle simplement s'assurer qu'il arrive à bon port, quitte à enfreindre les règles? Comme c'était mignon de sa part. Touché, enhardi, il glissa un bras sur ses épaules, s'emmêlant dans sa chevelure frisée.
Trop timide sans doute, elle le repoussa immédiatement, mais ils durent s'arrêter un bref instant pour démêler le noeud qui retenait sa main prisonnière. Autant vous dire que Pezia en profita pour chatouiller cette jolie nuque.

Trÿa avançait désormais en tête, d'un pas rapide comme pour conserver un bon mètre de distance entre eux. Elle était troublée, pauvre petite! Pezia souriait en contemplant son balancement rythmé. Il était tellement focalisé sur ce chaloupement qu'ils arrivèrent à l'entrée de la Crypte sans qu'il ait eu le temps de s'inquiéter le moins du monde de la réaction du vieux croûlant. Non pas que Casparek et ses remontrances lui fassent le moindre effet, mais tout de même, avoir une ou deux réparties d'avance n'aurait peut-être pas été du luxe. La double porte, massive, écrasante était fermée.
Les autres étaient déjà entrés, apparement.
En bon gentleman, Pezia poussa gentiment Trÿa, se chargeant lui-même de pousser le lourd panneau, avant de s'incliner pour la laisser passer en première. Quelle galanterie!

L'accueil, il fallait s'y attendre, fut des plus froids. On ne prit même pas le temps de lui adresser la moindre parole; il n'en vallait pas la peine. Son comportement d'adolescent attardé n'étonnait plus personne, à quoi bon lui faire la morale une énième fois? Cassandre se contenta de lui faire remarquer avec un soupir qu'il était débraillé, et même pas peigné. Les vampires continuèrent les derniers préparatifs avant d'accueillir les Succubes. Un vieillard de la maison Miyuk vint l'informer qu'on les avait entendu arriver il y a quelques instants derrière une autre des imposantes porte, qu'on attendait son arrivée avant d'aller ouvrir et lancer la cérémonie. Pezia écouta vaguement car il était concentré sur autre chose: un peu effaré, il vit Trÿa rejoindre Casparek avec un large sourire qui ressortait sur sa peau brune. Hum. Il faudrait vraiment qu'il se tienne un peu plus au courant, qu'il choppe un organigramme de chaque manoir. Apparement, il avait dragué la progéniture de Dimitri.
Désoeuvré, il fureta autour de l'autel, jouant distraitement avec les quelques accessoires disposés de manière savante tandis que Casparek organisait ses troupes. Tout le monde avait sa place.

Enfin, les trois Aînés -le plus vieux au centre- s'avancèrent vers la porte qui les séparait encore des succubes. Casparek attrapa les lourds anneaux, et d'un geste théatrale autant que puissant, ouvrit simultanément les deux pans.
Les représentants des deux races se jugèrent un instant, face à face, chaque clan sur un seuil de cette même porte. Casparek -incontestable maître de cérémonie des vampires- s'inclina profondemment devant la Reine des Succubes avant de lui présenter des compliments qui, bien que faisant parti d'une politesse de rigueur, n'en étaient pas moins sincères.
Pezia mit à profit cet instant où l'attention de la Reine se devait d'être concentré sur l'échange avec l'Ancien pour se concentrer quant à lui, sur son vertigineux décolleté. Il espérait tellement avoir l'occasion de faire plus ample connaissance...

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MessageSujet: Re: Le Rituel   Dim 11 Nov 2012, 15:15

Elle les entendait derrière l’épaisse cloison de bois. Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’elle passait d’une jambe sur l’autre, échauffant ses joues, préparant ses plus insondables sourires. Pourquoi n’ouvraient-ils pas ? Ils savaient leur présence mais préféraient les laisser mijoter ? Derrière elle, un soupir échappa à Nura. Elle ne prit pas la peine de se retourner pour la gronder, il valait mieux qu’elle évacue avant que pendant. C’était l’instable, l’insubordonnée, qui avait toujours besoin de rappeler combien elle valait mieux que les autres, quitte à les fâcher. Mais ce soir, il ne fallait fâcher personne. Même les gamins l’avaient saisi, totalement silencieux, alignés proprement devant les Favorites. Les deux élues devant, les six sacrifiés derrière. Pourtant, ils connaissaient dans les grandes lignes le programme de leur soirée. C’était la reine elle-même qui s’était chargée de leur annoncer quel merveilleux don ils devraient faire à leur race. Une révélation souvent prise trop calmement, dont la révolte couvait jusqu’à l’ultime moment. A cet âge, on ne mesurait pas toute l’implacabilité de la mort, jusqu’à l’avoir vue prendre l’étincelle dans le regard de l’autre. Oanig avait songé à les droguer pour leur éviter cette souffrance, mais cela altérerait leur goût. La politique…

Enfin, du mouvement se fit plus proche. C’était le moment de figer les zygomatiques.
Les portes s’ouvrirent sur un Casparek complaisant, fort de courbettes et de compliments. La reine en profita, ce n’était pas souvent. Elle était émue de sa capacité à réchauffer un cœur aussi froid que le sien. Il n’était pas sans lui provoquer une certaine chaleur, lui non plus. Elle avait toujours un faible pour les inaccessibles, les indomptables. Des matières difficiles à travailler, mais quel plaisir de contempler son œuvre ensuite ! Elle était unique et plus précieuse que les autres. Et puis, ce visage si particulier figé par la force de l’âge, de l’expérience… Avant de le rencontrer, elle se demandait s’il ne sentait pas la poussière et le moisi. Mais son parfum était viril, mêlant assurance, autorité et musc. Oui, il figurait dans son petit carnet mental. Seulement il était difficile de séduire une telle proie en ne la traquant qu’une nuit par an.

Elle fit une révérence ne laissant rien transparaître de ses désirs, et entra dans la salle souterraine, suivie de son cortège. Tout au contraire de son aîné, Cassandre dû retenir son sourire. Oanig se permit une embrassade chaleureuse, elle-même réjouie de la retrouver. Les deux chasseuses se comprenaient bien, portant une vision féminine et féministe sur leur règne. Elle était la seule à avoir placé une Altérée au deuxième rang de sa hiérarchie.

_Ma chère amie, comment allez-vous ?


_Je vais bien, et vous-même ? Vous resplendissez dans ce bordeaux !

_Oui, presque autant que vous.

_J’ai été ravie d’apprendre que nous ayons si peu d’Altérées à remplacer. J’ose espérer que ce peu de perte concerne votre peuple entier cette année ?

_Malheureusement non…

Cassandre jeta un regard furtif à un vampire plus en arrière, la mine soudain plus grave. Ah oui, Pezia Miyuk, le débauché. La reine le reconnut vite, à sa dégaine négligée et son charme dévastant, et cette sensation fourmillante sous ses reins qu’il avait don de lui déclencher à chaque rencontre. Elle n’avait à présent de nouvelles de sa régence qu’au travers de pamphlet sur son inaptitude au pouvoir et sa volonté de persister dans la bêtise et la paresse. Pour elle, il était une brèche à expertiser. Le devis était encore en cours, la nuit lui porterait conseil. Avant tout, elle souhaitait faire part de sa solidarité à Cassandre en préférant saluer Diane avant l’énergumène dérangeant. Le teint blanc de craie et la chevelure flamboyante, l’ancienne succube rayonnait. Un sourire familier l’accueillit. Diane était l’un des prototypes du pacte, et elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. Après tout, à cette époque, Oanig n’était encore que la poupée d’Oxxaleï.

_Reine Ain’Hoa.


_Diane Moroi, nous manquons du plaisir de nous croiser. J’en oublie votre beauté.

_Soyez assurée que, pour ma part, je n’oublie pas ce que vous m’avez enseignée, reine.

Oanig acquiesça avec contentement, bien qu’elle se demanda s’il fallait entendre là un reproche. Elle s’était longtemps faite la messagère des Désirs auprès des enfants succubes.

Elle devait à présent féliciter le nouvel Aîné Miyuk pour sa promotion. Il se tenait un peu plus en retrait, probablement à se débecter du spectacle. Elle n’aimait pas avoir à venir à lui. Aussi le fit-elle lentement, de la démarche qu’elle déhanchait dans les rêves, la tête haute et le regard ensorcelant. Elle se figea à un pas de lui, et le dévisagea outrageusement. Ses fourmis reprirent de plus belle, mais elle leur asséna la vérité de la réputation du morceau, de l’usage unique et de la date de péremption de ce genre de passion. Comme l’un de ces bonbons au chocolat que l’on mire jusqu’à ce que la faim l’emporte, fondant trop vite sur la langue et paraissant bien plus petit à l’estomac que lorsqu’il couvait dans son beau papier d’emballage. Elle prit une voix suave, s’écoulant comme du velours sur ses lèvres rouges :


_Bienvenue parmi les goûteurs, Monsieur Miyuk. Le sang de mon sang vous est servi en gage de paix et d’association. En choisissant de le prendre, vous héritez de ma chaleur et de quelques instants de rêverie, dans mon autre Royaume. N’oubliez cependant pas de vous réveiller… Je vous souhaite un bon appétit.

La réaction de son interlocuteur fut sèche, exécutée d’une simple courbure de la nuque. Elle prêta à peine l’oreille à sa réponse désuète :

_C'est un honneur de recevoir ce cadeau de votre main, ma dame.

Elle espérait que ce soit un peu plus que cela. Ses mâchoires se serrèrent, puis elle lui tourna le dos pour revenir auprès de ses sœurs.


_J’ai quant à moi la joie de vous présenter une nouvelle Favorite à mes côtés, reprit-elle plus fortement afin d’attirer l’attention de la salle.

Il était important de l’introduire car elles l’accompagnaient souvent lors de visites diplomatiques. Elle prit sa louve par la main, l’obligeant à faire un pas en avant. La mine boudeuse de la jeune démone s’éclaira d’un fin sourire poli. Brave fille.

_Voici Otsana Ryu.

Un vampire devait déjà bien trop la connaître. Le porte-parole Miyuk préposé aux succubes, l’interlocuteur privilégié de ce Manoir , qui profitait de la situation pour assouvir ses besoins personnels. Otsana l’avait servi régulièrement. Elle chercha Gwenaël des yeux, et ne le trouva pas. La maison en disgrâce s’était-elle débarrassée de ce vieux libidineux maniaque? Alors, peut-être que ce Pezia n’était pas si mauvais dirigeant… Elle lâcha la main de sa sœur, pour s’approcher des enfants. Elle se plaça entre les deux élues vêtues de blanc, et les poussa chacune d’une main placée derrière la nuque. La cérémonie commençait par les transformations, qui octroyaient déjà une certaine ivresse aux mordants. Ainsi le boulot ne risquait pas d’être gâché par la maladresse. Elle désigna les yeux verts et reprit :

_Voici Céza, fille de Kahilem Hérénui. Puisse-t-elle apporter la gloire à votre sang comme elle a glorifié le nôtre.

Elle vint s’agenouiller devant elle, dans une lenteur forcée par son armature de métal, se demandant bien comment elle pourrait se relever ensuite. D’un geste tendre, elle prit son visage entre ses mains, puis les descendit doucement sur ses épaules, ses bras, jusqu’à ses mains qu’elle pressa. Elles étaient chaudes, pleines de vie. Elle avait quelques phrases toutes faites pour cette situation, qu’elle récitait théâtralement avant chaque sacrifice. Mais ce soir, non, elle ne pouvait pas dire ça. Elle ne pouvait pas ajouter ces gamins au compte des autres, simplement, froidement. Elle fixait ces magnifiques iris et songeait combien elles seraient précieuses à son peuple.

_Souviens-toi toujours d’où tu viens, Céza. Nous t’avons donné la vie, telle que nous la connaissons. N’oublie jamais son goût, son odeur, son ardeur. Nous, ne t’oublierons pas.

Elle baisa son front, se releva, et la porta sur l’autel. La petite s’allongea sur la pierre froide, muette. Ses yeux exprimaient l’inquiétude, celle d’avoir mal. Oanig ne pouvait la rassurer, ne connaissant la douleur d’une telle morsure, et n’ayant plus le droit à la complaisance. Il fallait rester détachée. Elle prit cependant le soin de dégager les cheveux de son cou, et de chasser les plis de sa robe d’une main apaisante. Puis elle recula, cédant sa place à son successeur. Ce n’était pas le moment le plus pénible.



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MessageSujet: Re: Le Rituel   Lun 28 Jan 2013, 23:46



Bien malgré lui il fallait l'avouer, l'atmosphère solennelle de l'endroit et la scène qui s'y déroulait l'imprégnaient, il devenait presque sérieux.
Chaque rencontre avec la Reine avait ce don de le rendre grave, comme amoureux, et il fallait lutter pour réinstaller son demi sourire jmenfoutiste sur ses lèvres, rappeler à son cœur quel anarchiste il était. Ils ne jouaient pas dans la même cour, même son assurance à toute épreuve était forcée de le reconnaître.
Quand elle vint le saluer, hypnotique, il réalisa qu'il la rencontrait pour la première fois en tant qu’Aîné, ce qui revenait à la rencontrer pour la première fois tout court. C'est à peine si elle avait du remarquer sa présence les années précédentes, quand il n'était que fils-de, mais désormais les rôles avaient changés, et il apparaissait maintenant comme un dignitaire vampire, un personnage qu'on ne peut ignorer, à défaut de se prétendre son égal.
Lui d'habitude si convaincu de son charme, ne doutant de rien, se rendit bien compte de sa raideur et banalité quand il répondit au salut d'Oanig. Il avait l'impression d'être un gamin évoluant dans un monde d'adulte sans en connaître les règles, maladroit, tentant de réciter une leçon bien mal apprise à une maîtresse qu'il aurait pourtant voulu impressionner. Avec plus d'assurance, il aurait sans doute risqué un baise-main, mais il ne savait pas si ce genre de geste était toléré par la diplomatie de leurs races, et contrairement à son habitude, ce soir, cela lui importait de ne pas froisser son interlocuteur.

Il observa les adieux de la Reine à une de ses filles. Oui, c'était bien des adieux, même si elle la recroiserait peut-être dans les années à venir, il ne s'agissait pas d'un simple au revoir, car cette nuit, la petite Céza allait mourir, à petit feu. Il patienta en silence, admirant la beauté de la souveraine, encore augmentée par la gravité de l'instant.
La gamine portait aussi la marque de sa race, malgré son jeune âge, on envisageait déjà les atouts qu'elle allait pouvoir faire briller. Ses prunelles semblaient englober le monde tout entier dans leur reflet vert.
La profondeur de ce tableau l'émut, cet élan de désespoir et de sacrifice muettement consenti avait quelque chose de désastreux. Et dieu seul sait comme Pezia aimait les causes désespérées.

Le regard tremblant de l'enfant et celui brûlant de la Reine lui firent prendre une promesse, ce qui était un événement plutôt rare, suffisament en tout cas pour être notifié. Il prendrait soin de Céza, malgré son inaptitude affirmée à être un bon créateur, il ferait des efforts pour cette gamine. Ah les succubes le rendaient sentimental...

Lui se souvenait de la Morsure, malgré les siècles. Avec le temps, on cherchait à oublier, on passait ce moment sous silence, on dédramatisait la Morsure. On savait qu'on n'aurait plus jamais à la revivre, ce n'était qu'un mauvais souvenir, il ne restait plus que la véritable mort à appréhender. Un malaise l'envahit comme si c'était lui à nouveau qui allait mourir et revivre. Sentir tout son corps consumé par le poison, fiévreux, le sang paraissant lave dans les veines, puis pétrifié par le gel et la mort, raidissant les membres, rendant les os aussi fragiles que de la glace, lissant la peau comme la surface d'un lac d'hiver. Et rester conscient tout du long, incapable de bouger, incapable de crier même, enfermé dans ce corps entrain de s'éteindre et se transformer. Ce n'était pas la morsure en elle-même qui faisait mal. C'était tout ce qu'on ressentait, ou ne ressentait plus, après.
Il ne savait pas si tout le monde vivait la même chose durant la transformation, rares étaient ceux qui en parlaient ouvertement. Mais lui, il avait cru devenir fou.
Ses sourcils se froncèrent, cherchant à refouler sa mémoire. C'était un mal nécessaire. Il aurait pu essayer de refuser de la mordre peut-être, s'opposer à ce rituel malsain, ne jamais se présenter ce soir. Il aurait sans doute déclenché un courroux foudroyant de Casparek, bien pire que ce qu'il avait essuyé avec toutes ces petites bravades. Là, c'était plus important. Il aurait directement menacé la paix fragile entre les vampires et les succubes, on ne lui aurait pas passé cette inconscience.
Et quoi qu'il arrive, cette gamine et les autres seraient morts, avec, ou sans lui.

Il se rasséréna comme il pouvait. Après tout, le cas des Alterrées était encore différent. Leur transformation ne se déroule pas de la même manière que pour les humains. Leur sang ne réagit pas aussi bien et lutte plus longtemps à l'invasion vampirique. Pezia était bien incapable de dire si c'était une chance ou une malédiction. Là où un humain met tout au plus quelques jours à muter, il fallait au moins dix ans pour achever la transformation d'une alterrée, parfois bien plus. Ce long sursis permettait aux petites succubes mordues d'atteindre leur corps adulte (avec plus ou moins de mesure, certaines s'arrêtant en fin d'adolescence quand d'autres au contraire atteignaient la quarantaine), et la douleur de la Morsure, disait-on, était moins violente. Mais cette souffrance ne les abandonnait pas avant qu'elles aient achevées entièrement le processus. Certaines la ressentaient toujours, comme une basse continue rythmant leur nouvelle vie, jusqu'à devenir entièrement vampire. D'autres éprouvaient de manière plus ou moins régulière de violentes crises de douleur. Était-ce réellement préférable à la mort ressentie en une fois après la Morsure, pour un humain ? Pezia en doutait.

Il s'approcha lentement, comme engourdi, et pris la place qu'avait occupée la reine des abysses quelques instants auparavant.
La gamine ne le regardait pas, elle fixait la voûte lointaine, comme cherchant à s'échapper à elle-même, à oublier tout ce qui se trouvait autour d'elle.
Il l'avait vu l'instant d'avant pourtant, juste cette fraction de seconde entre le moment où sa reine s'était reculée et ou lui-même s'était avancé, elle avait passé son regard inquiet sur les Aînés, se demandant lequel ça allait être, et lequel était le pire. Mais maintenant, elle ne voulait plus rien voir.

Il se pencha doucement, ce qui provoqua un tremblement difficilement réprimé par la petite et il préféra arrêter son geste. Il s'était voulu rassurant et se rendait compte que c'était tout l'inverse. Il ne pourrait jamais la calmer, pas maintenant. Il avait le rôle du bourreau, elle de la victime, elle ne pouvait rien voir d'autre, pas maintenant.
Son visage s'illumina d'un léger sourire qui se voulait décontracté. Il fixait les prunelles fuyantes, attendant un instant où peut-être, il pourrait les capter. Il parla à demi-mots, sans se préoccuper de savoir si les autres pouvaient l'entendre ou non. Bavarder ne faisait pas vraiment partie du rituel (après tout, on avait tout le reste de l'éternité pour parler avec les Alterrées, s'expliquer, se faire pardonner), mais il n'en avait pas grand chose à faire, ils attendraient.

« Salut Céza. Moi c'est Pézia. C'est pas le meilleur moment pour faire connaissance, pas vrai? »

Les paupières papillonnèrent, se risquèrent un instant sur le visage penché du vampire. Malgré la peur, une curiosité incompréhensible, un sens de la bravade la poussait durant de brefs instants à affronter l'inconnu.

« On verra ça plus tard. En tout cas c'est moi qui vais te guider dans ta nouvelle vie. Et même si on commence pas vraiment de la meilleure des façons, je vais tâcher de prendre aussi bien soin de toi que l'a fait jusqu'à présent la Reine Oanig et tes sœurs, d'accord? »

Il jeta un regard sur la délégation des succubes, se rendant bien compte qu'il allait avoir du mal à égaler leurs bons soins. Surtout avec une entrée en matière pareille. Il soupira doucement. Il était temps d'arrêter le blabla, il ne pouvait plus repousser cet instant. Et puis il se rendait finalement compte qu'écourter l'attente était ce qu'il pouvait faire de mieux pour la sacrifiée. Ses paroles partaient d'une bonne intention, mais c'était peut-être plus maladroit qu'autre chose.

* Cette nuit, tu ne vas vraiment pas m'aimer... *

Il saisit sans brusquerie une lame très fine alignée sur l'autel et s'entailla sans effort le bout du pouce. Il attendit un bref instant que le sang se presse à la blessure puis il appliqua doucement son doigt sur la bouche de la petite, barrant ses lèvres d'un trait vertical descendant jusqu'à son menton.
Il s'agissait d'une antique tradition chez les nobles vampires, proche du baptême chez les hommes. La personne marquée s'apprêtait à recevoir une nouvelle identité et une nouvelle vie. Chaque grande famille avait sa marque, transmise à chaque nouveau transformé, poursuivant la lignée, effaçant le nom de famille humain. Rares étaient les vampires qui prenaient encore le temps d'appliquer cette onction à leur descendance aujourd'hui. Mais les Aînés étaient tenus de le faire, du moins pour leur engeance officielle, car par ce geste, les nouveaux vampires prenaient le nom de leur créateur et faisait ainsi réellement partie de la Haute Maison. C'était une reconnaissance, une marque de noblesse.
Elle serait donc une Miyuk désormais.
Il s'agissait aussi d'un cycle indispensable à la transformation: le sang du créateur s'insinuait entre les lèvres ainsi marquées pour rejoindre le sang de la victime, s'y mêler et, une fois activé par la Morsure, s'y propager comme un virus. Ce même sang-mêlé que le créateur allait à son tour ingérer. Il s'agissait d'un échange. L'enfant devenait symboliquement la chair de sa chair, le sang de son sang.

Il reposa sans brusquerie le poignard rituel avant de saisir la main de la petite, qui par réflexe chercha à se soustraire à cette emprise avant de se souvenir qu'elle devait se laisser faire.

Il ne la regardait plus désormais. Il n'avait jamais transformé d'enfant. Son choix se portait toujours sur de jolies jeunes femmes dans la fleur de l'âge, qu'il espérait bien garder dans son lit une fois devenues vampires. Faire subir ce sort à une gamine, outre le contexte du sacrifice, le mettait plutôt mal à l'aise, il n'arrivait pas vraiment à détacher cet acte de l'aspect charnel qu'il revêtait pour lui habituellement. Ainsi, il préféra la morsure au poignet plutôt que celle au cou, que l'on dit pourtant plus violente, mais plus rapide. Il porta le petit bras vers son visage, tout en se penchant un peu pour combler la distance restante, puis pour ne pas prolonger l'anxieuse attente de la sacrifiée, il planta délicatement mais avec fermeté ses dents dans la chair, lui refusant toute échappatoire. Ses amantes étaient toujours étonnées de voir qu'il était capable de mêler tant de délicatesse à son implacable assurance, malgré ses airs de goujat fini.

Céza ne réagit pas immédiatement. A vrai dire, pendant un instant, elle sembla soulagée ; finalement, ça ne faisait pas si mal que ça. Puis vint la crispation, comme une fulgurance. Elle gémit faiblement entre des dents qu'elle s'efforçait de garder serrées, mais déjà l'épreuve la laissait défaillante. Était-ce une chose qu'on leur apprend, à réprimer leur douleur dans l'attente de ce moment ? Pezia admira ce sens de la dignité, ou cet égo dont elle semblait faire preuve. Quoi que ce soit, c'était sans doute inutile en cet instant, mais c'est justement l'inutilité d'un trait de caractère qui lui donne tout son sens.
Il avait retiré ses canines du poignet désormais, mais gardait la petite main inerte entre ses doigts, pressant la paume, tentant d'effacer distraitement les deux poinçons en les effleurant de la pulpe de son pouce, comme cherchant à arrêter une hémorragie en obstruant la plaie.
Moins violente que pour les humains ou pas, la Morsure avait tout de même bien sonné la petite succube, qui semblait à moitié inconsciente.

Et Pezia n'avait pas besoin de se retourner pour savoir que déjà, en bon organisateur millimétriste, Casparek envisageait la transformation suivante. Toute attente supplémentaire serait jugée comme une perte de temps. Alors, bien que cette idée lui déplu, il reposa doucement le bras de la môme contre la pierre avant de glisser les siens sous son petit corps meurtri. Un bras sous le dos et l'autre au creux des genoux, d'une traction il la hissa contre son torse, calant sa tête aussi bien qu'il pouvait.
Il se retourna vers la délégation des deux races, et sans doute pouvait-on deviner sur son visage ses pensées hagardes. Devait-il la garder dans ses bras pendant que la deuxième enfant subissait le même sort ? Où pouvait-il la déposer ? Il avait beau avoir assisté à d'autres Échanges, il ne se souvenait pas. Et il ne pouvait se résoudre à l'idée de la laisser dans un coin, simplement, pour poursuivre la cérémonie.

Il n'était son créateur que depuis quelques minutes, et déjà, il ne savait pas comment prendre soin d'elle.

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MessageSujet: Re: Le Rituel   Jeu 28 Mar 2013, 02:33

Spoiler:
 

Les paroles que prononça l’Aîné à Céza ahurirent la reine. Elle s’était préparée à un vice de procédure, avec tous les ragots qu’elle avait collectionné à son sujet. Mais pas de ce genre-là. Le tableau peint dans son imagination était celui de l’homme accaparé par sa libido et son miroir, loin du souci du bien-être des gens sous sa dépendance. Un tableau qui concordait fort bien avec sa tenue dépenaillée ce soir. L’idée d’une démonstration de son dédain pour son rôle et ses semblables avec un retard affirmé, une chemise encore plus froissée, une main traînant dans une poche ou encore le refus de se salir les canines avait été envisagée par Oanig afin de parer avec élégance ces gestes insolents. Et pourtant, il réussissait à la choquer sans utiliser aucune de ces stratégies désobligeantes. Et cela n’était pas offusquant. Il se tenait délicatement au-dessus de sa future progéniture, tournant ostensiblement le dos au protocole afin d’apaiser une enfant. L’enfant succube.

Ses paroles furent d’un ridicule désopilant, et la reine compris soudain le désarroi du Manoir Miyuk. Mais aussi celui de son nouveau dirigeant, qui manifestement n’avait pas la moindre envie d’être là où sa vie l’avait mené. Ce qui lui rappela l’histoire tragique d’Agravelune Maës Trimya , une succube propulsée sur le trône à l’âge tardif de neuf cents ans, qui ne s’y était jamais préparée et ne l’avait même jamais souhaité. Plus préoccupée par ses désirs charnels, elle avait délaissé son peuple, ce qu’elle paya de sa vie. Il serait dommage d’en arriver à cette extrême onction avec Pezia, et de devoir abattre un si beau morceau. Elle eut du mal à maîtriser son faciès sérieux jusqu’à ce que ses dents se plantent dans le poignet de la petite, envahissant la reine du lourd murmure de sa mort. On dit que ce n’est pas le pire moment, que la douleur est si forte ensuite qu’on en viendrait à regretter de ne pas avoir été achevé. Et que cela s’éternise sur plusieurs années. Le sang des démones lutte si fort contre le poison des vampires, refusant de s’abandonner au froid lugubre envahissant la chair… La transformation ne peut s’opérer que dans la fleur de l’âge de la race, les tentatives sur des adultes n’ayant donné que des échecs : la mort véritable, et définitive. Oanig assimilait cette résistance aux fournaises d’Enfer, qui vivaient encore à travers leurs corps. Ceux qui l’avaient vécu ne pouvaient se corrompre de la sorte. Il n’en était pas de même pour les sangs neufs, nés sur l’Archipel. Ceux-ci étaient propice à l’hybridation, l’adaptation au sein d’une nouvelle ère.

Pezia se retourna, la môme soigneusement calée dans ses bras. Sa moue déconfite en disait long sur son malaise, et piqua la reine d’un élan de tendresse. Du nouveau couple, elle ignorait lequel des deux manquait le plus de maturité. Ils apprendraient certainement l’un de l’autre, et elle put se flatter de l’éducation qu’elle avait donnée à Céza, et qu’elle pourrait inséminer dans un nouveau Manoir.

Dimitri manifestait déjà des signes d’impatience, tandis qu’elle n’enchaînait pas. On ne pouvait même plus s’émouvoir ici. Dignement, elle retourna seule à l’autel, inspectant la pierre. Il avait été réellement soigneux, seules quelques gouttelettes tâchaient la matière sombre. Relevant le menton, s’emparant de la grâce d’une danseuse, elle fit tournoyer ses bras en un large cercle autour d’elle avant de rejoindre ses mains, entrecroisées, poignets cassés, et de libérer une vive flammèche sur les résidus pourpres. Ils s’effacèrent le temps du demi-tour d’Oanig. Elle revint à la deuxième élue, sa petite lune, Jezmett. Peut-être la démonstration de prudence de Pezia l’avait rassurée. La reine s’agenouilla devant elle, scrutant ses prunelles sombres. Elle joignit ses mains à son cœur, sur son corsage dentelé, où des flammes claires prirent naissance. Puis elle vint les apposer sur le cœur de l’enfant, dont le regard ne cilla pas. L’organe battait si fort contre ses côtes, répondant à l’appel brûlant de sa Reine. Si aucun tissu ne fut consumé par ce geste, en revanche, dans les yeux de l’astre terrestre, une étincelle jaillit.


_Tu es Jezmett, fille de Farah. Tu es un don d’Enfer à ta famille, nous, tes sœurs, qui sommes fières de la succube que tu es aujourd’hui. Puisse le ruban de tes veines nouer des liens puissants avec la famille Casparek. Nous demeurerons à jamais ta terre.

Elle porta ses lèvres à son front, la marquant une dernière fois, puis la porta à l’autel. Ragaillardie par son discours, la petite lui sourit légèrement, avant d’accueillir des yeux son nouveau mentor. Elle semblait presque aussi pressée que Casparek d’en finir, mais certainement pas pour les mêmes raisons. L’orgueil de son sacrifice illuminait son visage tandis que le vampire s’emparait du poignard de rituel et le pointait à la base de son index. D’une faible pression, il entailla sa peau, et glissa la lame sur sa paume jusqu’à l’ouvrir en deux. Puis il ferma le poing, laissant son sang imprégner sa main. Lorsque celle-ci se mit à goutter, il l’apposa brutalement sur la bouche infantile, inhibant la respiration de Jezmett. Les yeux bruns de cette dernière s’étaient agrandis, le seul signe de surprise qu’elle osa manifester. Transie par la scène, comme pour aider sa toute petite sœur à rester calme, Oanig prit inconsciemment une longue inspiration pour elle qui fit grincer ses laçages. Leurs regards se croisèrent une dernière fois avant que le visage du vampire ne s’interpose, coulant ses dents à son cou. Elle savait son besoin maladif d’étudier chacun de ses futurs disciples. Elle savait son aversion pour les démons, et toute autre race. Elle savait à quel point ce pacte le répugnait, d’autant plus qu’il lui avait été imposé par une femme. Mais on ne choisit pas sa famille…

Bientôt il se retourna lui aussi, son petit paquet amorphe dans les bras. Qu’il se dépêcha de refiler à sa suivante, tandis qu’un autre inconnu à dents pointus proposait au Miyuk de le débarrasser. C’est ainsi que la partie agréable du rituel prit fin. Oanig nettoya de nouveau l’autel, puis se pencha par –dessus la pierre afin d’inspecter la perforation étoilée siégeant en son centre. Sculpté comme une très légère cuvette, cette trouée permettait la récupération du sang lorsqu’il était versé en plus grandes quantités. Un tuyau d’or la reliait à une fine conduite ouverte enroulée sur l’extérieur du pied, se terminant en un petit bec permettant la récolte du nectar vermillon. Elle souffla un air chaud dedans, qui fit chanter le boyau doré jusqu’à sa sortie. Cela faisait partie des vérifications d’usage, juste pour être sûr qu’aucun caillot séché ne s’était formé depuis l’année d’avant, alors qu’il avait été purgé juste après la cérémonie. Cela lui permettait surtout de retarder l’inéluctable, de laisser encore un délai à ses sœurs et à elle-même avant l’hécatombe.

Les six enfants patientaient toujours aussi calmement, en rang devant ses favorites. A quoi pouvaient-ils penser ? Que finalement, ils finiraient comme Céza et Jezmett, confortablement installés dans les bras frais de beaux jeunes gens, et que c’était loin d’être si mortel que ce qu’on leur avait dit ? Qu’il n’y aurait pas de différence, par de privilège, pas de choix. Qu’ils seraient tous égaux face au destin ? Pourtant il restait encore un choix à faire. Quel petit diable en robe rouge allait être épargné de l’exhibition du trépas des autres ? Quel macchabé ouvrirait le bal des sacrifices ? Elle avait déjà sélectionné la blondinette mouchetée de taches de rousseur, la saisissant sous les bras pour la soulever. Elle ne connaissait même pas son prénom, et ne désirait pas s’en hanter l’esprit. Une dernière bouffée de ses cheveux gorgés du soleil de Ghurol, de son sourire, sans retenu, du plaisir d’être là parmi les grands, près de sa reine. Brave enfant. Si toute cette vie pouvait jaillir dans ton sang et éclabousser leur mort sinistre. Les ramener ou les tuer pour de bon. En finir avec cette tradition si abominablement nécessaire.

Garaiñe lui tendit la coupe, tout juste assez grande pour contenir un quart du sang de ce poupon. Dans ce verre ne serait contenu que le luxe, tandis que le gaspillage coulerait à flot sur la terre rougie par les ans et les défunts. Elle ne la prit pas immédiatement, concentrée sur l’enfant agenouillée sur l’autel. Elles avaient un procédé pour les maintenir dociles. C’est Garaiñe qui l’entamait, en tâchant discrètement la peau des martyrs de son doucereux poison afin de les droguer légèrement. Juste de quoi limiter leurs réactions, sans gâcher le sang. Puis Oanig assenait le deuxième coup, leur imposant une catalepsie spirituelle, une latence, grâce à son charisme aux limites surnaturelles. Elle caressa la joue de la petite, plantant sauvagement ses yeux dans les siens afin de capter toute son attention. Sa voix prit la teinte de l’au-delà, douce et lointaine, hypnotique :


_Mon enfant. Ma sœur. Ma rêveuse. Sois en paix, car ce soir c’est un adieu que je te fais. Tu vas mourir, mais je te promets que ce sera doux.

La gamine ouvrit la bouche en rond, surprise. Les caresses de la reine se firent plus fortes.

_Je serai là, avec toi, jusqu’à ce que tu traverses et t’abandonne à l’autre côté. Je serai avec toi, ma sœur, tu n’as rien à craindre. Tu n’auras pas de douleur.

Elle battit lentement des paupières, cédant au ton sédatif de la reine. Celle-ci lui sourit, puis saisit la coupe. Elle tint un instant ses mains sur celles de sa rousse, son acolyte de toujours, se donnant du courage. Ou bien est-ce que la succube suintait l’eau engourdissante de son venin en infime dose, de façon à l’apaiser ? Elle soupira, à peine. La coupe vint trouver sa place sous le déversoir, et la reine tournoya pour se placer derrière l’enfant, face aux vampires.

_Pourrais-je avoir un baiser ?

La voix, faible mais pourtant déterminée, émanait de la crinière blonde sur laquelle la reine avait vue. Elle fut désarçonnée. La demande n’avait jamais été faite. En réalité, les enfants, apaisés et dans l’attente, n’ouvraient jamais la bouche que pour leur dernier râle. Mais plus que l’étonnement de cette interruption, Oanig fut surprise par cette dernière requête que formulait le rejeton. Elle avait vu ses sœurs être embrassées avant d’être transmises aux Aînés, et elle réclamait le droit à la même distinction malgré les suites différentes. C’était prodigieusement croyant. Face à sa propre mort, la petite avait encore foi en sa reine. Touchée, celle-ci ne prit pas la peine d’interroger de son regard trouble les divers convives. Saisissant entre ses mains, une nouvelle fois, les joues de l’enfant, elle lui fit basculer la tête en arrière afin de baptiser son front de ses lèvres.

_Ainsi vous me retrouverez, quand vous passerez de l’autre côté.

Ses petites lèvres mutines tremblaient tandis que les mains couvrant son visage se faufilèrent sous l’épaisse crinière blonde de la jeune fille. Une main se saisissant de sa mâchoire, un pouce sur la carotide, cachés sous les cheveux les doigts vinrent encercler sa deuxième vertèbre cervicale. L’autre, d’une rapidité rigoureuse, vint ouvrir dans la longueur sa carotide droite tandis qu’elle compressait fortement les autres apports sanguins au cerveau et lui brisait la vertèbre, tranchant la moelle épinière. Plus de conscience, plus de sensation, plus de douleur. Personne n’eut le temps de se préparer, l’enfant gisait déjà mollement dans les bras de la succube lorsqu’elle l’allongea contre la pierre, et que le liquide pourpre se mit à couler.

Plus que cinq.


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MessageSujet: Re: Le Rituel   Mer 12 Juin 2013, 16:20



Six respirations se nouèrent en assistant au mortel spectacle de l'efficacité de la Reine. Cinq bouches enfantines en grève, refusant toute nouvelle gorgée d'air, et puis celle de Pezia au milieu, tout aussi incapable de lever le barrage imposé. C'était un instant terrible, de comprendre à quel point Oanig Ain'Hoa aimait ses sœurs par la manière même dont elle les exécutait. Le geste aurait pu être pétrifiant de froideur ailleurs. Ici, il était peut-être calculé pour le travail bien fait, mais empli d'une infinie miséricorde, d'une grâce funèbre, celle qui accorde un repos injuste en y apportant une douceur inconcevable.
Dans un instant de flottement, l'Aîné coula un regard vers sa nouvelle protégée, Céza, comme pour s'assurer qu'elle n'était pas au milieu des sacrifiés qui attendaient leur tour. Pourquoi elle, plutôt qu'un de ces six là ? Comment le choix avait-il été fait, comment Oanig arrivait à les départager ? Quel sort était le plus tragique à ses yeux ?
Mais peu importait, Céza reposait dans les bras d'un Miyuk, elle était de leur sang désormais. Ce n'était déjà plus totalement une succube.

Pezia releva la tête, juste le temps de croiser le regard de Gabriell. C'était lui qui s'était avancé pour venir l'épauler en récupérant la petite, sans un mot. Gabriell et son empathie silencieuse, si prompt à se rendre compte des passions qui l'animaient sans jamais s'en étonner, imperturbable. Ça lui donnait la désagréable impression d'être totalement prévisible, mais Pezia avait fini par ne plus s'en offusquer.
Son descendant était décidément trop gracieux pour un endroit comme celui-ci, et l'Aîné se félicita qu'il n'eut pas à salir ses mains blanches dans ce rituel, pouvant se contenter d'être là, son support indéfectible, prenant soin de Céza, il le savait, comme un deuxième lui-même. Contrairement à son Aîné, Gabriell savait être raisonnable. Il était sobrement vêtu ce soir-là, ne cherchant pas à exacerber l’ambiguïté de son physique. Vêtements aux coupes épurées, cheveux laissés libres. Il était inutile d'irriter Casparek avec une allure audacieuse, quant à la Reine des Succubes... Elle n'aurait sans doute pas été choquée d'une androgeneité plus marquée, mais autant ne rien risquer. Et puis après tout, il s'agissait de son tout premier Rituel, maintenant que Pezia était Aîné et lui son premier mordu. Pez ne s'en rappelait que maintenant, et devant les yeux de Gabriell qui ne lui adressait jamais le moindre reproche, il s'en voulait presque de ses pitreries et de son retard. Il lui adressa son sourire de gamin paumé avant de se détourner. Il était content que la petite soit trop sonnée pour assister à la scène.

Chacun se salissait les mains à sa manière.
Une seule exécution avait suffit à le motiver à reprendre sa tâche. Creuser la terre de la crypte pour que ces enfants-succubes reposent dans les entrailles de Ghurol, leur renoncement émanant pour toujours de la poussière et des roches de la salle. C'était à eux de s'en occuper, les Aînés. On honorait le sacrifice des succubes en ne déléguant pas le travail à des serviteurs. Exécutés par la Reine, mis en terre par les Aînés. C'était le prestige que l'on accordait aux sacrifiés, un départ en grandes pompes. Tu parles, ça leur faisait une belle jambe.

Dimitri lui avait fourré une pelle dans les mains sans ménagement, visiblement pressé d'en finir avec les formalités et les courbettes devant la Reine. Les trois Aînés s'affairaient en silence. La tranche métallique s'enfonçait à un rythme régulier, comme pour battre le tempo de la cérémonie qui continuait. Même si la plupart du temps Pezia n'en foutait pas une, il avait travaillé la terre autrefois. Il savait être efficace. Enfoncer la pelle, basculer tout son poids sur le manche, soulever le monticule et le déposer sur le côté. Le geste faisait écho à de vieux souvenirs, mais le contexte était tellement différent que ces fragments du passé lui semblait étrangers.
A eux trois, ils avançaient vite, chacun avec sa propre source de motivation. Dimitri voulait venir à bout du Rituel et s'y attelait comme à n'importe quelle corvée politique, avec froideur et praticité. Cassandre quant à elle faisait sans doute preuve d'une application véritable pour contenter l'alliée et l'amie qu'était Oanig pour elle. Pezia, lui, se contentait de creuser au plus profond, car l'activité le tenait occupé et tranquille, sans toutes les pensées parasites qui avaient toujours tendance à lui faire prendre les mauvaises décisions. Du genre « et si j'allais draguer cette jolie blonde là-bas ? » ou « boarf, un verre de plus ne me fera pas grand chose ! ».

L'odeur du sang montait dans la crypte tandis que la première sacrifiée se vidait lentement sur la pierre. Ces effluves altérèrent la concentration du jeune Aîné. Il en oublia le rituel sordide et la lourdeur politique pour se laisser couler dans l'excitation d'une première fois. Passé 800 ans, les nouvelles expériences sont rares, ce qui est plutôt frustrant pour un épicurien dans son genre. La bonne cuisine n'avait plus la même saveur que durant la vie humaine, il n'y avait plus grand chose à attendre de ce côté là. On avait eu le temps de s'habituer aux ivresses des premières victimes et des premières gorgées de sang, on avait déjà usé jusqu'à la corde l'alcool, le sexe, les drogues et les fêtes. Non pas qu'on s'en lasse jamais un jour. Mais quelque chose de parfaitement inédit semblait toujours incroyable et inespéré. Pezia n'osait pas imaginer l'infini ennui que devait connaître le vieux Casparek et ses deux millénaires. Vu sous cet angle, pas étonnant qu'il soit si grincheux. Il espérait ne jamais vivre aussi vieux. Que pouvait-il espérer à son âge ? La seule surprise qu'il pourrait encore connaître serait d'accoster sur les berges d'Aïklando, mais il y avait peu d'espoir que ça arrive un jour, même en vivant deux mille ans de plus !

Il se força à continuer de creuser, mais la concentration n'y était plus. Heureusement pour lui, la belle Oanig venait leur apporter un rafraîchissement. Toute en courbes, la Reine des Succubes se dirigeait vers lui en tenant une mince coupe. Même sans le reflet rouge qui tintait le métal du calice, même sans l'effluve qui en montait, il n'était pas bien difficile de deviner ce qu'il contenait. Il suffisait de voir l'air sinistre de la Reine, sa bouche luttant contre le dégoût tandis qu'elle leur servait le sang de ses enfants. Ce visage fermé lui fit perdre une bonne partie de son empressement. A nouveau, l'impression d'être un gamin, qu'on autorise à boire du vin à table. Était-ce une tradition d'offrir la coupe au nouvel Aîné en premier, ou était-ce son choix ? Il ne savait pas, mais peu importait. Il prit la coupelle bien que ses yeux restèrent fixés sur la beauté qui se tenait devant lui. Sans ménager le suspens, il trempa ses lèvres dans le liquide vermeil, se força à ne pas être trop gourmand. Il croyait presque entendre la voix de son créateur à son oreille, l'appelant à la mesure, à la prudence. Pour une fois il l'écouta à peu près. D'autres tournées suivraient de toute manière.
Quoi qu'il en soit, les rumeurs étaient exactes, ah, le sang des succubes... Il avait un arôme particulier. Il semblait plus chaud, plus « vivant » que celui de n'importe quelle autre créature. Mais ses effets étaient également plus sournois, d'après ce qu'on en disait. Il faisait désormais partie des rares privilégiés qui avaient goûté ce breuvage. Se sentait-il plus fort, plus alerte, plus résistant ? Autant de bénéfices que l'on prêtait à ce sang-là. Pour l'instant il ne sentait rien, si ce n'est un léger parfum épicé sur l'arrière de sa langue.

Quand il s'extirpa de cette expérience gustative, la Succube était déjà retournée vers l'autel, pour récupérer la petite morte. Pézia se tourna pour transmettre le calice à Dimitri, qui ne fit que tremper les lèvres, méfiant quant aux effets secondaires de ce sang démoniaque. Le gobelet passa ensuite à Cassandre, et déjà Oanig revenait, tenant dans ses bras le corps sans vie. A regret, elle laissa l'enfant passer dans les bras du vampire et récupéra la coupelle, avant de repartir à sa triste besogne. Pezia s'agenouilla aussitôt pour placer la sacrifiée dans la tombe qu'ils avaient creusée. Il la déposa avec délicatesse avant de se relever et reprendre sa pelle. Un deuxième cadavre n'allait pas tarder à suivre.

Le Rituel continua de la même manière : ils creusaient, elle tuait. Elle apportait le sang et les corps. Ils buvaient et déposaient en terre.
Au bout du troisième sacrifice, le jeune Aîné commença à sentir les premiers engourdissements causés par la boisson. C'était léger tout d'abord, juste l'impression de devenir un peu maladroit, étourdi. Le brouillard apparu au cinquième passage, noyant les pensées, créant d'étranges flottements. Il passa plusieurs minutes à fixer sa main droite, comme si ses doigts bougeaient de leur propre volonté. Il devait être le plus affecté, à cause du manque d'habitude. Mais malgré tout, il avait l'impression de bien tenir le choc. Pas de titubement et aucune diarrhée verbale pour l'instant. C'était déjà pas mal pour une première cuite au sang de succubes.

Enfin, les six sacrifiées gisaient dans leurs tombes. On laissa un instant à la Reine, pour qu'elle puisse ajouter un mot si elle le désirait, puis on recouvrit les corps avec la terre noire de la crypte. En retombant, la poussière faisait comme un large nuage collé au sol. L'Aîné Miyuk agita son pied, créant des turbulences dans cette nuée opaque.
Que restait-il maintenant ? Pezia sourit béatement. Il ne savait plus. Mais il se sentait bien. Il se dirigea vers les dignitaires de sa famille, restés en retrait. Ana fronçait ses jolis sourcils, ce qui était à peu près son expression habituelle quand elle le regardait. Elle lui faisait signe de retourner avec les deux autres Aînés. Haha, comme s'il allait l'écouter ! Il se planta à dix centimètres d'elle avec un sourire encore plus large. Elle devait quand même être assez contente, il n'avait pas été aussi turbulent qu'à son habitude, ce qui était plutôt inespéré. Il lui fit la bise puis se tourna vers Gabriell.
Plus de Céza dans ses bras. Notre jeune vampire lui fit les gros yeux. Il ne pouvait pas déjà avoir égaré leur bébé-succube ! Ses yeux fouillèrent les alentours en décrivant des arcs rapides. Mais la douce tempête qui se déversait sous son crane l'empêchait d'être efficace. Finalement, il découvrit la petite tête appuyée contre la roche, et tout le reste du corps y était bien accroché, à sa place. On l'avait installée dans un siège creusé à même la pierre. Ouf.

Mais déjà, deux bras serpentins venaient s'enrouler autour des siens pour le tirer en arrière. Il résista mollement avant de se laisser bercer. On l’entraînait vers une autre pièce, plus petite que la crypte, mais plus accueillante aussi. On aurait dit le petit boudoir d'une lady de Lan Rei. Tout semblait être fait en coussin ici. Les mains adorables le guidaient toujours, puis elles exercèrent une pression légère mais indiscutable. Il s'assit avec l'impression de courir le risque de se noyer dans cet amas de moelleux. Cassandre était à l'opposé de la pièce, alanguie et souriante. Dimitri de son côté ressemblait à une statut austère du temple d'Oklama, raide et sévère, poussièreux aussi. Au plafond, une lumière aussi claire que le soleil quoi que plus rouge. La brûlure en moins.
Devant lui, un visage magnétique posé sur une gorge tentante. Par habitude, Pezia s'avança pour y gouter, pensant que l'apparition s'évaporerait au moindre contact. Mais elle était bien là, belle et troublée, ou troublante, il ne savait plus.
A quel moment son état avait-il basculé ? Il lui semblait qu'il maîtrisait encore le moindre geste un instant avant, et désormais, la moindre idée lui échappait. Dans un élan de conscience, il réalisa qu'il s'agissait de la désirable Oanig Ain'Hoa, toute proche. Il sentait l'odeur qui flottait sur sa peau. Rêvait-il déjà ?


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MessageSujet: Re: Le Rituel   Lun 06 Jan 2014, 23:24

Spoiler:
 

Les enfants s’agitaient. Ils avaient à présent saisi leur rôle dans la cérémonie. Ils avaient mis un sens sur ces mots que la reine leur avait glissé auparavant. Et ils n’avaient plus tellement envie de finir en confiture. La vie, à cet âge, est si inéluctable. Et la mort, un fantôme que l’on balaye d’un souffle. D’un vœu. Quel enfant ne s’est pas cru immortel ? Et les voilà soudain à contempler leur propre fin, quelques minutes seulement avant qu’elle ne frappe. A ne pouvoir lui échapper, à vouloir la repousser, et à sans cesse regretter de subir alors une nouvelle fois le spectacle de son fauchage inexorable. Il est impossible d’en détourner les yeux. C’est fascinant. Terrorisant. Paralysant.
Elle approche.
Elle s’exerce.
Elle s’approche encore.
Et soudain deux mains saisissent le dernier enfant. Un incube.
C’est maintenant.

_...

La Reine le tenait si fort contre elle, qu’il ne put prendre l’air dont il avait besoin pour protester. Elle les avait sentis gagner en résistance, et s’était ajustée, de sorte à ne rien laisser paraître. Les Aînés, occupés par les fosses et le sang, ne se concentraient de toute façon plus sur eux. C’était pour elle. Pour eux. S’entendre apeuré ne fait qu’empirer la frayeur et le déni. Elle le tenait si fort contre elle, qu’elle sentait son cœur cogner contre sa poitrine. Oh, oui… Elle lui ferait une place dans l’âtre de ses côtes, tout contre le sien. Ils battaient à l’unisson, du galop des plus rapides chevaux de l’Archipel. Ils chevauchaient ensemble le désespoir. La Reine restait immobile, écoutant leur balade sinistre, luttant contre le souffle inébranlable de la vie qui tentait encore de s’engouffrer en ce petit homme.


_S’il existe un monde des Rêves, il doit exister un monde des Âmes, chuchota-t-elle, les lèvres plaquées à son oreille. Ne crois-tu pas ?

Elle ne pouvait traîner plus longtemps.

_Imagines-tu sa splendeur ?

Mais elle ne pouvait se résoudre à l’écarter, pour lui briser le cou, et le saigner.

_Des monts de brume et de chants. Des lacs où tu pourras te baigner… Te souviens-tu de ton premier rêve ?

Elle allait le serrer encore. L’endormir.

_Te rappelles-tu de l’immensité de ce royaume?

L’étouffer.

_De cette liberté, si pure, si grisante ? Ce sentiment de paix, d’abandon.

Elle n’aurait alors que très peu de temps pour faire couler le sang, avant que son cœur ne bouscule plus le liquide vermeil à travers ses artères. Elle resserra tendrement son étreinte.

_Cette faim… Tous ces parfums, toutes ces couleurs, tu en auras plus !

Déjà l’opposition faiblissait. Le galop ralentit, devint trot… La folle chevauchée mua en dernière promenade. Les bras tenant l’enfant en étau faiblissaient.

_A tout jamais. Je te promets. A tout jamais.

Il se débattit dans un dernier sursaut, puis son menton vint heurter l’avant-bras blanc d’Oanig. Elle n’hésita qu’une seconde, comme pour laisser le temps à l’âme de s’éloigner, avant d’ouvrir son cou sur toute la longueur, déversant le sang sur l’autel. La canalisation s’était étrécie, les restes de sang coagulant sur les parois. La boisson s’écoulait très lentement dans la coupe, sous le regard troublé de la Reine. C’était terminé. Elle avait accompli son devoir. La même déchirure, depuis trente ans. Elle qui avait choisi de prendre le pouvoir pour protéger son peuple de la douleur. Quelle contradiction. Troquer la salvation des uns contre le sacrifice d’autres. Tous les ans, elle se posait la question du sens de ce rituel, de l’intérêt de le continuer. Et puis elle se rappelait les enjeux. Elle avait appris à s’octroyer quelques instants de répits, dans les secondes propices où elle ne faisait plus l’attention de ses alliés. Mais elle n’avait pas réussi à se détacher de ce sentiment d’horreur qu’elle affrontait chacune de ces années.

Une main fraîche sur son front la ramena au présent. Garaiñe se serra un peu à elle, comme si elle lui était nécessaire pour rassembler les morceaux de l’enfant. Puis elle rejoignit sa place et ses sœurs. Cela avait suffi à remettre Oanig d’aplomb. Elle saisit la coupe une sixième fois, et la tendit à l’Aîné Miyuk, déjà hagard. Puis elle revint à l’enfant, allongé dans une expression de douleur, au visage pourtant doux. S’il existait un monde des Âmes, elle espérait qu’il ne l’y attendait pas avec une fourche. Ses bras fatigués le saisirent pour l’emporter à son ultime demeure, tandis qu’elle songeait déjà à la suite.

Nettoyer l’autel. Déboucher le conduit. Constater les dégâts sur son corsage. Elle procéda machinalement. Sa poitrine était gluante de sang, Véheyna lui tendit un morceau de tissu lorsqu’elle vit la reine contempler les dégâts sans réagir. Cette dernière la remercia pour son anticipation d’un regard amouraché, puis épongea ce qu’elle put. Elle lui rendit le chiffon et considéra les tombes closes avec un masque d’indifférence. Au moins, la surface était-elle lisse. Bien. Il fallait à présent conduire les Aînés dans le royaume des cieux… Avec qui ferait-elle le voyage cette fois ? Casparek l’exaspérait, n’étant pas assez ivre pour se laisser glisser dans les rêves, il était généralement de mauvaise compagnie. Et puis elle le voyait déjà si peu souvent, une fois de plus ou de moins ne le précipiterait pas dans ses draps. Cassandre… Elle l’accompagnait souvent, mais cela manquait de piquant. En fait, elle avait très envie de faire plus ample connaissance avec Pezia. Et puis elle avait bien mérité sa friandise.

Elle confia son amie vampire aux bons soins d’Otsana, permettant ainsi à sa jeune Favorite de savourer pleinement cet instant de partage. Dimitri serait pour Garaiñe et Nura, l’une aura de quoi s’amuser tandis que l’autre se trouvera certainement des orgueils crochus avec l’individu. Les sœurs Axsis veilleront pendant leur transe. Oanig soupira, chassant d’affreuses pensées, puis inspira aussi profondément que le lui permettait son corsage, se nourrissant de douces aspirations. Elle se tourna et chercha son Aîné du regard, le découvrant sur la joue d’une de ses acolytes. Il avait l’ivresse charmante… Elle se glissa derrière lui et se saisit de ses bras pour le conduire à l’antichambre du sanctuaire.

Les coussins attendrirent son atterrissage, tandis qu’Oanig le contraignait à s’asseoir. Il avait l’air ravi de ces sensations nouvelles qui l’accablaient, et ne semblait pas le moins du monde vouloir lutter contre. Etait-il toujours aussi peu méfiant ? Elle se pencha vers lui, songeant qu’en raccourcissant la distance entre eux, son message serait plus facilement perçu. Il approcha alors ses lèvres de son cou, soufflant un air froid sur sa peau. Elle ne s’était jamais laissée mordre par un vampire, aussi fascinant soit-il. Cette blessure peut être mortelle, un état qui n’enthousiasmait guère la Reine. Elle se replia, déviant sa mâchoire de son menton, frôlant un baiser. Ses yeux vinrent supporter les siens, tentant d’avoir son attention :


_Allongez-vous, monsieur Miyuk… Prenez une position confortable, pour profiter du meilleur de cet instant.

A présent que leur contact était établi, elle ne voulait plus le briser, pour ne pas brusquer la transe. Elle passa une main derrière sa nuque, accompagnant délicatement sa tête sur les oreillers. Puis elle se coula derrière lui, prenant appui sur son coude, regroupant ses jambes sur le divan pour que les baleines de son corset ne s’enfoncent pas dans ses côtes. Elle vérifia que ses sœurs n’aient pas de soucis, puis elle accorda toute sa sollicitude à son invité. Son épaule vint prendre place contre la sienne, lui permettant d’appuyer sa tête sur lui ou de pouvoir le surmonter. Ce petit d’espace de chair à nue, entre le col de sa chemise et l’arrête de sa mâchoire, était finement parfumé. Ses narines frémirent, dégustant cette sensation. Elle s’assurait un contact fusionnel avec lui. Se redressant, elle prit une voix suave, infusée de l’ombre d’un sourire :

_Ce soir, je vous fais découvrir mon Royaume, Pezia Miyuk. Nous pourrons danser parmi les Sylberwaels, nous envoler dans les étoiles et cueillir des baies d’orage. Brûler dans une tempête et renaître aux pieds des Arbres à Vœux. Ce soir, je vous emmène visiter mon monde. Êtes-vous prêt à faire ce voyage avec moi ?

En réalité, il ne s’agissait pas tout à fait d’un rêve. L’absorption du sang de succube, couplé à une liaison physique avec une de ces créatures, permettait de partager un fantasme éveillé. Dans cette vision, les deux protagonistes obtiennent un certains contrôle de ce qu’imagine le buveur. La succube doit être expérimentée, et forte, pour guider ce dernier dans les méandres de la structure d’un rêve. La trace olfactive que repérait Oanig, ainsi que sa main dans son cou, lui permirent de s’introduire dans son esprit. Uniquement la partie dédiée à l’imagination. Uniquement le meilleur morceau… Le visage de la Reine effleura celui de l’Aîné tandis qu’elle le gravissait, plantant le drapeau vert ensorcelant de ses yeux dans les siens, son nez chaud apposé au confluent des sourcils bruns du vampire. Ses cheveux retombèrent sur la joue de Pezia, fermant d’un rideau rouge leur lien avec le sanctuaire.

_Fermez les yeux.

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MessageSujet: Re: Le Rituel   Sam 28 Mar 2015, 13:16



- Ce soir, je vous fais découvrir mon Royaume, Pezia Miyuk. Nous pourrons danser parmi les Sylberwaels, nous envoler dans les étoiles et cueillir des baies d’orage. Brûler dans une tempête et renaître aux pieds des Arbres à Vœux. Ce soir, je vous emmène visiter mon monde. Êtes-vous prêt à faire ce voyage avec moi ? 
- Comment résister à une invitation pareille...

Pezia eut un sourire charmant, mi-séducteur mi-enfant sur le point de céder au sommeil. Les sensations étaient si parfaites qu'il se sentait presque débarrassé de son corps. La proximité de la Reine avait un effet hypnotique, étrangement relaxant. Il savait bien pourtant qu'elle était redoutable, mais il n'avait cure de se défendre d'elle à cet instant. Quand elle lui intima de fermer les yeux, il ne se rendit même pas compte qu'il s'exécutait déjà, comme par réflexe naturel.

Un contact soyeux sur sa joue lui fit tourner la tête. Une cascade rouge, mais tiède, légère, presque vaporeuse, bien loin de la consistance du sang (qui avait naturellement été sa première supposition), tombait d'on ne sait où, ruisselant sur un côté de son visage. Quelques gouttes s'insinuèrent jusqu'à ses lèvres, comme animées d'une vie propre pour arriver à leurs fins. Sur sa langue, elles avaient la consistance de petits joyaux froids et précieux.
Devant lui, un soleil énorme. Il s'avança pour en éprouver la chaleur, tenter le diable, voir jusqu'où il pourrait survivre sous ses rayons. Malgré ses pas, de plus en plus rapides, il n'avait pas l'impression de se rapprocher. Ses jambes tremblaient un peu, engourdies par l'ivresse.
Une étrange sensation grattait dans son ventre, agréable tout d'abord, c'était une sorte de léger appétit, un désir effleuré, à qui on promet, on promet... et puis rien ne vient, et la douce impatience mue, dévore, remonte le long de l'estomac, le laissant un peu tremblotant. Il sait, il sent leurs petites mains de mortes tenter de rejoindre la surface. Tout ça pour son ivresse. Les ongles raclent, bruit intérieur régulier, et l'angoisse commence à le saisir, il se débat contre le monde qui vient de se refermer sur lui. Ses bras heurtent des matières molles, le velours se laisse repousser le temps de l'assaut avant de se refermer toujours plus sur lui, plus chaud, plus fort.

Le grattement infernal cessa lorsqu'elles atteignirent la surface, perçant la peau. Pezia regarda la crevasse béante dans son abdomen avec un sentiment de soulagement inexplicable. Une fine liane brune et verte rampait hors du gouffre, suivi d'une autre, puis une autre. Les plantes jaillissaient, grandissaient, fleurissaient, repoussant le monde étroit. Cette excroissance le réconfortait, le berçait de ses bras. Le parfum était entêtant, instinctivement, il rapprocha son visage de quelques pétales, tenté d'y goûter.
Il ne luttait pas. Quelque chose de bon était sorti de tout cela. Sur le dos, il flottait sur une mer aussi verte que les yeux de Céza. Cela ne pouvait pas être mauvais. Les fleurs bruissaient, vivantes. Une par une, elles se laissaient emporter par le vent.

La mer soudain, était aussi verte que les yeux d'Oanig. Pezia la chercha du regard, son corps, tout à coup pris d'un sentiment d'urgence, de l'hyper-conscience de la nécessité de l'avoir auprès de lui, à cet instant. Pour quelle tâche, il ne savait plus.


[Comme annoncé, j'ai fait vraiment court, je savais pas trop dans quelle direction partir, intégrer Oanig directement ou non. J'ai suivi ton conseil, j'ai préféré planter un truc d'abord où Pezia disons réinterprete les stimulis réels dans un environnement de rêve.  Oanig est en fait déjà "présente", mais par le biais de sensations uniquement à ce moment, retranscrite en élément de l'hallucination.
Désolée que ton attente ne soit récompensée que d'un truc si court, j'espère que ça ne sera pas trop frustrant]
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